Interview de Louis Catala - Partner @ EFESO MANAGEMENT CONSULTANTS
/SDBR News : Nous nous rencontrons chez EFESO MANAGEMENT CONSULTANTS, donc pourriez-vous m’éclairer sur votre métier ?
Louis Catala : En deux mots, EFESO Management Consultants est un cabinet conseil d'un peu plus de 1000 personnes et nous sommes présents dans plus d’une trentaine de pays. Le cabinet a été fondé il y a une quarantaine d'années et a été construit sur un axe franco-italien, EFESO Management Consultants étant une marque italienne. Nous avons fait depuis 5 ans une forte croissance, avec le soutien de deux fonds d’investissement, le fonds français Eurazeo et le fonds transatlantique TowerBrook Capital Partners, pour atteindre aujourd’hui un peu plus de 200M€ de chiffre d’affaires. Le capital d’EFESO Management Consultants est détenu par le management pour un tiers et par les deux fonds pour chacun un tiers.
Nous concentrons notre expertise de conseil dans le secteur de l'Industrie, avec un focus particulier sur la transformation et la performance des opérations.
SDBR News : Qu’est-ce qui vous a amené chez EFESO MANAGEMENT CONSULTANTS ?
Louis Catala : Après une formation d’ingénieur à l’Ecole Centrale complétée par un MBA à HEC, j’ai eu un parcours hybride dans le Conseil, l’Industrie et la Logistique. J’ai passé notamment 6 ans chez un fournisseur de rang 1 de Dassault et Airbus, spécialisé dans les structures aéronautiques complexes et la logistique pour des programmes civils et militaires. Nos clients apprécient de pouvoir échanger avec des anciens issus de leur secteur et il y a chez EFESO Management Consultants beaucoup de profils assez proches du mien, qui ont pu bénéficier d’une expérience opérationnelle.
J'ai donc rejoint EFESO Management Consultants pour porter l'offre « Aéronautique & Défense » il y a un peu plus de 4 ans. Suite à la pandémie, la période était très difficile pour le secteur et, entre 2020 et 2022, nous avons fait quelques opérations de restructuration et de consolidation, par exemple avec de l'intégration entre certains fournisseurs. Le contexte aujourd'hui est bien différent et les industriels retrouvent de la croissance et de la profitabilité.
SDBR News : Donc tout va-t-il bien pour augmenter les capacités de la BITD, comme l’a demandé le Président Macron ?
Louis Catala : Ce n'est pas forcément aussi simple de le transposer sur le plan industriel. Si l’on synthétise le discours présidentiel, on sent vraiment que l’accélération, n’est plus seulement théorique mais devenue réelle, et doit être désormais être plus finement concrétisée sur le terrain. L’un des freins pouvait probablement être l'aspect budgétaire, qui envisageait 36 milliards d'euros de plus d'ici fin 2030, donc sur 4 ans. Ce budget peut sembler assez conséquent, mais si nous regardons les budgets militaires pays par pays, certains pays sont plutôt au-dessus de 800-900 milliards de dollars ou d'euros sur la même période… Nous ne jouons pas dans la même division.
Le second point à considérer est le plan purement industriel : comment accélérer finalement ? Le tissu industriel représente à peu près 25% des compétences en France, ce qui nous positionne plutôt bien par rapport aux autres pays européens. Mais pour apporter la croissance, non seulement l’industriel doit avoir des capacités en interne mais il doit aussi avoir avant tout des commandes fermes, avant de concrétiser de nouveaux recrutements ou des investissements capacitaires complémentaires.
SDBR News : Doit-on considérer une annonce budgétaire comme une commande ?
Louis Catala : Entre une annonce budgétaire, à considérer de façon certaine sur le plan industriel, et l’exécution de la commande définitive, il peut y avoir plusieurs étapes et du temps long. Mais dès qu'on a une commande, il faut pouvoir y répondre de façon très réactive. C'est là que se posent des questions d'ordre organisationnel : les moyens industriels, les équipements, le CAPEX**, les usines, le nombre de « shifts »***, le renfort de la chaîne logistique, etc. Aujourd’hui les entreprises de la BITD ne sont pas saturées car elles travaillent généralement en un shift, voire deux. Donc le fait de saturer les CAPEX est un premier axe de réflexion pour accélérer la production. Mais pour faire cela il faut recruter des moyens humains ayant l’expertise et les certifications requises, qui s’avèrent rares dans certains bassins d’emploi. Le succès d’une accélération industrielle résulte de tout un ensemble : l'espace de stockage, la disponibilité et le rendement des machines et des équipements au sens large, les Hommes au sens large. Et s’il faut investir dans de nouvelles machines, il faut aussi en trouver le financement tout en anticipant les délais d’approvisionnement souvent très longs.
SDBR News : Donc la croissance c’est bien, mais ce n’est jamais magique en fait…
Louis Catala : Absolument. Pour gérer la croissance, il faut s’appuyer sur trois ou quatre piliers. D’abord le pilier financier, pour amorcer la pompe avec un carnet de commandes garanti, afin d’être en mesure de financer ou cofinancer les moyens industriels nécessaires.
Ensuite le pilier des moyens humains, surtout dans une industrie de production discrète où peu de choses sont automatisées et qui a besoin de beaucoup d'humains très qualifiés.
Enfin, il y a la stratégie industrielle en amont (conception, schéma industriel, structuration de la supply chain…), le savoir-faire réparti entre les OEMs et les sous-traitants industriels qui ont souvent un rôle clef dès la phase de conception, les tests et les relations avec la DGA. 70 à 80% de la valeur étant en amont chez les fournisseurs de rang 1 et 2, sans eux et un écosystème au plus près l’entreprise ne saurait pas faire. Le meilleur exemple est le traitement de surface de pièces de chaudronnerie, qui iront s’assembler avec les milliers ou millions de pièces composant un char, un sous-marin, un missile ou un Rafale : si le traitement chimique des surfaces bloque, toute la chaîne se bloque et empêche la croissance.
SDBR News : Alors comment faire pour augmenter les capacités de la BITD ?
Louis Catala : Comme je le disais, tous les acteurs avec lesquels nous travaillons ne sont pas à saturation et ils sont prêts : ils sont en attente de commandes fermes pour accélérer. Dans une logique de saturation des moyens de production, après avoir augmenté la rotation des équipes sur les postes de travail (quand c’est possible), il faut peut-être anticiper l’acquisition de robots qui pourraient tourner en 3x8, H24 et 7/7. Mais pour investir sur un robot, il faut d’abord sécuriser le cash-flow et la capacité d’investissement de l’entreprise. Dans certains cas, pourquoi ne pas utiliser les capacités des entreprises automobiles françaises qui ont certains équipements compatibles, en mécanique, usinage, injection et tôlerie, non saturés actuellement ?
Dans toutes ces hypothèses, il faut mettre la DGA dans la boucle et lui demander son soutien accéléré sur les processus d’habilitation et de certification.
SDBR News : Puisque c’est d’actualité, je dois vous demander si l’IA peut aider à ces processus d’évolution des acteurs de la BITD ?
Louis Catala : Nous avons une mission actuellement dans une belle ETI française qui a des activités de transmission mécanique et qui est en train de se diversifier dans le domaine des engrenages militaires, car c'est un savoir-faire assez proche. L'enjeu est de changer le mix de production et de monter en cadence. Il faut donc englober leurs fournisseurs, pour s'assurer qu'ils montent aussi en cadence, et s’assurer que les moyens industriels soient bien alignés par rapport au carnet de commandes. Ils avaient une difficulté à planifier pour servir les clients au plus juste des besoins, avec un marché sur les pièces détachées. Nous avons installé une IA française qui permet de mieux prévoir la demande, information clé pour réussir la croissance. Ce module d'IA permet de mieux anticiper la demande et d'être plus fin dans la planification industrielle : on va jusqu'à l'heure de lancement des ordres de fabrication, avec des transferts de pièces en production non finies, etc. Tout cela permet d’optimiser le taux d’utilisation du parc machines.
SDBR News : Si vous aviez un message de conclusion, quel serait-il ?
Louis Catala : Je pense qu'il est essentiel de concevoir les capacités industrielles avec le maximum de flexibilité. L’équation n'est pas simple, en raison du manque de visibilité à moyen terme du carnet de commande, pour anticiper l’évolution du mix civil vs. Défense. Ce que j'évoquais tout à l'heure sur le métier des engrenages, c'est de réussir à arbitrer suffisamment en amont entre les volumes de production que l’on peut connaitre en temps de guerre et ce qu'on peut avoir en temps de paix.
Il faut être suffisamment souple pour avoir un portefeuille de produits permettant d'être équilibrés d'un point de vue civil (ex : médical, nucléaire, automobile) et militaire. Je pense qu'il y a un certain nombre d'industriels qui ont très bien compris cela, ce qui permet de lisser la production en fonction des cycles et surtout d’éviter un positionnement mono-produit, avec les risques d’exposition au marché associés.
L'industriel n'aime pas du tout les cycles mais cherche plutôt à lisser les cycles, parfois avec des implications sociales importantes. Donc en France, cela ne se fait pas du jour au lendemain, en raison des enjeux sociaux, et doit être anticipé.
Côté prévision de renfort capacitaire, au sens humain du terme, cela passe par la formation et le recrutement, donc l’entreprise doit mettre en avant l’attractivité de la filière pour attirer des talents. Il y a une visibilité liée au contexte géopolitique qui devrait rendre confiance sur la pérennité de cette filière.
Enfin, sur la structuration de l'outil industriel, des réflexions sont nécessaires pour identifier les activités à maintenir en interne, comme cœur de métier, ou à externaliser, afin de garder la meilleure souplesse avec l’écosystème. L’enjeu de souveraineté de la chaîne logistique amène les industriels à identifier les sous-traitants les plus proches possible, en France ou en Europe, pour assurer la réactivité de la chaîne logistique.
La performance de l'écosystème industriel de la Défense doit être appréhendée dans son ensemble, en mode entreprise étendue, comme cela a pu être développé dans l'aéronautique civile depuis une décennie.
————————
*EFESO MANAGEMENT CONSULTANTS: https://www.EFESO Management Consultants.com
**CAPEX : « Capital Expenditure », soit les dépenses d'investissement d'une entreprise capitalisées au bilan
***shifts : nombre d’équipes de travail se relayant sur le même poste.