Deux nouveaux pas vers l’abime - Par Gaël-Georges Moullec

Deux nouveaux pas vers l’abime ?

Par Gaël-Georges Moullec, Dr-HDR en Histoire contemporaine

Ces derniers jours ont été marqués par deux évènements concomitants, tout aussi dangereux l’un comme l’autre pour la paix mondiale.

Le premier est l’expiration, les 4 et 5 février 2026, du traité New Start, régulant entre les États-Unis et la Russie leurs forces nucléaires stratégiques respectives.

Le second, plus insidieux, se trouve dans les échanges entre Mark Rutte, le Secrétaire général de l’OTAN et Sergueï Lavrov, le ministre russe des affaires étrangères, quant à la possible présence de troupes alliées en Ukraine au terme du conflit.

A. New Start - disparition du dernier instrument garantissant un minimum de retenue nucléaire entre Moscou et Washington

L’expiration du traité New Start marque un basculement majeur dans l’histoire contemporaine du contrôle des armements. Conclu en 2010 à Prague entre Barack Obama et Dmitri Medvedev, cet accord représentait le dernier cadre bilatéral limitant la taille et la structure des forces nucléaires stratégiques russes et américaines. Ce traité fixait un plafond de 1.550 ogives stratégiques déployées, ainsi que des limites précises pour les lanceurs déployés et non déployés. De plus New Start était assorti d’un régime d’inspections mutuelles conçu pour instaurer la transparence entre les deux puissances. L’expiration de ce traité était juridiquement inévitable, puisqu’il avait déjà été prolongé une fois en 2021, ce que ses dispositions ne permettaient pas de renouveler.

Depuis 2022, les inspections étaient suspendues, ce qui avait déjà considérablement affaibli le mécanisme de vérification. En septembre 2025, la Russie avait proposé aux États-Unis une extension limitée aux seuls plafonds d’ogives, excluant les éléments centraux que sont les inspections et les obligations de transparence ; Washington n’y avait pas donné suite.

La disparition de New Start met fin à l’ensemble de l’architecture bilatérale qui avait structuré la relation nucléaire américano‑russe depuis la fin de la guerre froide. Cet événement fait suite à l’annulation d’accords majeurs comme l’INF[1] ou l’ABM[2]. Désormais s’ouvre une période où les arsenaux stratégiques ne sont plus encadrés par aucun dispositif contraignant. Cette situation ne se traduit pas nécessairement par une augmentation immédiate des stocks nucléaires, les deux pays disposant déjà de capacités largement suffisantes pour garantir leur destruction mutuelle assurée. Elle laisse toutefois entrevoir un risque croissant de diversification et de modernisation qualitative des vecteurs, qu’il s’agisse d’armes hypersoniques, de têtes manœuvrables ou de systèmes spatiaux susceptibles de modifier les équilibres stratégiques.

Aujourd’hui, le risque principal naît de la disparition totale de la transparence. Sans inspections, sans notifications, sans échanges de données, chacune des deux puissances est à nouveau condamnée à interpréter les signaux adverses dans un contexte de méfiance accrue. Ceci augmentant mécaniquement le danger de méprise, de crise mal gérée ou d’escalade accidentelle.

En définitive, l’expiration de New Start ne marque pas seulement la fin d’un cadre juridique : elle symbolise l’entrée dans un ordre nucléaire marqué par l’affaiblissement des mécanismes de contrôle,  la fragmentation des normes et le soupçon.

B. Présence de troupes alliées en Ukraine – un point de non-retour ?

Dans un discours prononcé le 3 février 2026 devant la Rada ukrainienne, le Secrétaire général de l’OTAN a adopté une position favorable à la présence future de troupes étrangères en Ukraine, dans un cadre certes strictement conditionné[3]. Il indique que certains Alliés européens ont annoncé qu’ils « déploieraient des troupes en Ukraine après un accord », incluant des forces terrestres, aériennes et navales, dans le cadre des garanties de sécurité destinées à assurer la stabilité post‑conflit de la zone et à prévenir toute résurgence d’une agression russe.

La position russe - telle que formulée par Sergueï Lavrov dans son interview du 5 février 2026 à la chaine RT[4], désormais interdite en Europe - s’y oppose frontalement. Sergueï Lavrov affirme explicitement que toute perspective de sécurité future pour la Russie implique l’absence totale de troupes européennes en Ukraine. Il précise que Moscou pourrait envisager un accord si Kiev renonce aux territoires contestés et si sont garanties « les conditions sécuritaires que la Russie exige, c’est‑à‑dire l’absence de troupes européennes en Ukraine ». Pour la Russie, ce point n’est pas négociable : une Ukraine neutre, non alignée, sans présence militaire occidentale, constitue la condition sine qua non d’un règlement durable.

C. Une position russe connue de longue date : Vladimir Poutine sur la présence de troupes alliées en Ukraine

Au fil des années 2022 à 2025, Vladimir Poutine a développé et affiné une ligne stratégique qui ne souffre aucune ambiguïté[5] : l’Ukraine, pour la Russie, ne peut en aucun cas devenir le lieu d’implantation de forces militaires étrangères et toute perspective de déploiement, même limité, de contingents occidentaux sur son territoire, constituerait une menace directe pour la sécurité nationale russe, et constituerait une étape finale vers un affrontement direct avec les pays de l’OTAN, potentiellement catastrophique !

Ainsi, dans l’architecture générale de la pensée stratégique exposée dans Discours 2022–2025, l’exclusion absolue de toute présence militaire étrangère en Ukraine apparaît comme un pilier intangible.

En définitive, la lecture des Discours 2022–2025 indique que la position russe n’est ni conjoncturelle ni rhétorique. Elle s’inscrit dans une vision cohérente de l’ordre européen et de la sécurité nationale, nourrie d’arguments historiques, civilisationnels et stratégiques qui se répondent d’un discours à l’autre.

Une telle présence, loin de sceller la paix, condenserait toutes les raisons qui, du point de vue russe, justifient la poursuite de la confrontation qui ouvrirait  un face‑à‑face  direct entre la Russie et l’OTAN.

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[1] Le traité INF (Intermediate Nuclear Forces, 1987) abolissait tous les missiles terrestres de portée 500 à 5.500 km entre les États-Unis et l’URSS, éliminant entièrement cette catégorie d’armement.

[2] Le traité ABM (Anti-Ballistic Missile Treaty, 1972) limitait les systèmes de défense antimissile des États-Unis et de l’URSS en interdisant tout bouclier national contre les missiles balistiques, afin de préserver la stabilité nucléaire en garantissant la vulnérabilité mutuelle.

[3] Source : Address by NATO Secretary General Mark Rutte to Ukraine’s Verkhovna Rada, 03 February 2026, https://www.nato.int/en/news-and-events/events/transcripts/2026/02/03/address-by-nato-secretary-general-mark-rutte-to-ukraines-verkhovna-rada

[4] Source: Foreign Minister Sergey Lavrov’s interview with RT television channel, Moscow, February 5, 2026. https://mid.ru/en/foreign_policy/news/2077070/

[5] Vladimir Poutine, Discours 2022-2025. Edition traduite, présentée et annotée par Gaël-Georges Moullec, Paris, SPM, 2026, 957 pages. https://www.sdbrnews.com/sdbr-news-blog-fr/interview-de-gal-georges-moullec-spcialiste-de-lhistoire-russe