Interview de Gaël-Georges Moullec - Spécialiste de l'histoire russe
/SDBR News : Après l’ouvrage paru en 2022 “Vladimir Poutine: discours 2007-2022”, vous publiez une suite “Vladimir Poutine: discours 2022-2025”**. Ne craignez-vous pas d’être taxé d’agent russe ?
Gaël-Georges Moullec* : Certes, la recherche de l’ennemi de l’intérieur bat son plein à l’heure actuelle et certains spécialistes ont déjà fait l’expérience de sanctions européennes, purement administratives mais particulièrement strictes et stigmatisantes. Je pense ici à Xavier Moreau et à Jacques Baud. Cette publication n’est pas une prise de position, elle constitue simplement la mise à disposition des lecteurs et des chercheurs intéressés de sources inédites en français. Ce type de publication est l’un des premiers devoirs de tout historien. Et puis, comme cela, personne ne pourra dire «…on ne savait pas… ». Soyons clairs, si la publication de sources devient répréhensible, cela constituerait un très mauvais signe pour la démocratie européenne.
SDBR News : Pour vous qui étudiez depuis longtemps « l’âme russe », quel est le but réel de Vladimir Poutine dans ce conflit avec l’Ukraine?
Gaël-Georges Moullec : La vision de Vladimir Poutine sur l’Ukraine est les Ukrainiens a été développée à plusieurs reprises. Quels en sont les points saillants ?
Les peuples russes et ukrainiens sont frères ;
leur destin est indissociable, car uniquement unis les deux peuples peuvent être grands ;
le nationalisme galicien, et non pas ukrainien, initialement ultra-minoritaire nait et se développe, depuis près de deux siècles, sur les particularités locales de l’Ouest du pays largement entretenues et aidées par l’Etranger (initialement l’Autriche-Hongrie, puis la Pologne et l’Allemagne nazie, et désormais les Etats-Unis et l’Europe).
Le but de Vladimir Poutine est donc simple : tenter de reconstituer l’unité, au moins dans leur vision du monde, des trois Russies : la Russie blanche, la petite Russie et la Grande Russie.
SDBR News : Vladimir Poutine a-t-il raison de dénoncer l’origine artificielle de l’État ukrainien, fruit dit-il d’une décision du gouvernement bolchévique de Lénine ?
Gaël-Georges Moullec : Il est clair que l’Ukraine actuelle, telle que reconnue internationalement, est une construction récente qui doit beaucoup aux apports territoriaux obtenus au sein de l’Union soviétique (1922 pour les régions Est et Sud, 1954 pour la Crimée). En revanche, alors que Vladimir Poutine critique certains aspects de la politique territoriale et ethnique des Bolcheviks, il promeut certains penseurs « de droite » et se veut un fervent soutien de l’économie de marché, il ne peut donc remettre clairement en cause l’héritage du pouvoir bolchevique ou communiste. A cela une raison simple : une large part de la population et nombre de combattants de l’opération spéciale sont attachés, sinon à l’idéologie communiste du moins aux résultats obtenus par l’Union soviétique et résumés en grande partie dans la victoire de 1945. Par exemple, de nombreux drapeaux différents ornent les véhicules militaires russes présents dans l’opération militaire : le drapeau russe actuel (blanc, rouge, bleu), le drapeau de la famille Romanov (noire, jaune orangé et blanc avec l’aigle à deux tête en son milieu), le drapeau de l’Union soviétique, le drapeau ayant flotté sur le Reichstag (drapeau soviétique avec l’indication de l’unité ayant pris l’édifice), le drapeau des troupes d’Ivan le Terrible avec le visage du Christ, ou encore le drapeau d’une des Républiques de la Fédération de Russie.
SDBR News : La plupart des dirigeants européens répètent en permanence qu’il faut réarmer l’Europe pour faire face à une potentielle invasion russe. Croyez-vous à une réelle menace militaire russe contre l’Europe occidentale ?
Gaël-Georges Moullec : Question importante, mais complexe. En premier lieu, l’Europe doit-elle réarmer ? Oui, non pas pour faire face à une menace militaire russe directe, car elle est illusoire. Pour faire simple, les chars russes ne sont pas prêts à défiler sur les Champs-Élysées. En revanche, les pays d’Europe, et non pas l’Europe, doivent se réarmer pour simplement être écoutés dans le monde et résister à des pressions diverses et multiples, comme le montre la crise actuelle autour du Groenland. Nous n’avons plus un affrontement entre l’Est et l’Ouest, URSS-Etats-Unis, mais des blocs se forment et interagissent entre eux, selon les capacités qui leur sont fournies par leurs économies, l’importance de leur population et, bien évidemment, la force de leurs armes.
Les pays d’Europe ne sont plus actuellement dans la course mondiale pour deux raisons : un laisser-aller national marqué par la faiblesse des budgets militaires et l’incapacité politico-administrative de l’Union européenne à fournir un cadre efficace et démocratique au développement d’une armée européenne. Être fort chez soi et en alliance avec d’autres sera toujours préférable à un « tous ensemble » et ne rien pouvoir faire au sein de l’Union européenne.
Mais attention, un tel réarmement ne doit pas être :
le faux nez d’un élargissement des compétences du microcosme bruxellois, comme cela est le cas actuellement avec les velléités de la commission de contrôler les exportations d’armes des pays et en particulier de la France (second exportateur d’armes derrière les États-Unis).
Ou un tour de passe-passe permettant de gommer les errements budgétaires récents, en les noyant dans de nouvelles dépenses extraordinaires.
En outre, au-delà de ces questions stratégiques, apparaissent des questions politiques cruciales : avons-nous des combattants et surtout lesquels ? Existe-il un patriotisme européen et pour qui allons-nous mourir ? Quelles armes allons-nous acheter, ou construire ? Quelles sont les idées qui nous guident ? L’ennemi réel est-il intérieur ou extérieur ? Disposons-nous d’un personnel politique capable de conduire cette tâche d’exception ? Voila des questions qui méritent des réponses précises…
SDBR News : Par cette opération spéciale en Ukraine, Vladimir Poutine souhaite-t-il récupérer des territoires de la Russie des tsars ou veut-il reconstituer l’empire soviétique ?
Gaël-Georges Moullec : Je répondrai rapidement – non et non. Il ne veut pas conquérir, mais faire respecter les intérêts de la Russie et des populations russes résidant en dehors de la Russie. L’armée russe ne s’est engagée en formation constituée contre l’Ukraine qu’en février 2022, alors que le Donbass est bombardé par les troupes de Kiev depuis 2014. Le but de Vladimir Poutine est simple, tenter de reconstituer l’unité, au moins dans leur vision du monde, des trois Russies : la Russie blanche, la petite Russie et la Grande Russie.
SDBR News : Certains, comme Bruno Lemaire, parlaient de mettre en lambeau l’économie russe en peu de temps... Et 4 ans plus tard, où en est la Russie ?
Gaël-Georges Moullec : Les chiffres parlent d’eux même je crois :
Croissance du PIB / Russie – UE
Années Russie UE
2020 -2.70 -6.0
2021 5.90 6.4
2022 -1.40 3.6
2023 4.10 0.4
2024 4.30 0.9
2025 0.60 1.4
La Russie a réussi à surmonter les sanctions internationales, augmente sa production militaire, mais doit gérer la balance entre le niveau d’investissement et le niveau d’inflation, ce qui conduit à une politique de taux d’intérêt élevés, pouvant à terme être nuisible au développement économique. Le ralentissement actuel est dû plus à une politique monétaire en cours d’adaptation qu’à un problème structurel intenable.
SDBR News : Certains disent que l’armée russe peine à conquérir tout le Donbass, suggérant que c’est une armée de petite capacité. Qu’en pensez-vous ?
Gaël-Georges Moullec : Cette guerre est d’un nouveau type :
1. En premier lieu, pour gagner une guerre, il ne faut pas la perdre. La Révolution de 1917 est encore présente dans l’esprit des dirigeants russes. Le pays est alors exsangue et tombe du fait de l’effort de guerre insoutenable entrepris par le régime tsariste. Tout est fait aujourd’hui pour ne pas se retrouver dans une situation analogue. L’effort de guerre est sélectif et il est très loin d’être total. L’important est que la population soit le moins possible affectée par l’effort de guerre pris au sens large (pertes, inflation, ravitaillement, situation économique).
2. Il ne s’agit pas d’une guerre de conquête, avec occupation de l’ensemble du territoire. Il s’agit d’une opération pensée pour ramener les territoires russes dans « la Mère Patrie » et obtenir, si possible, un changement politique significatif dans le reste du territoire ukrainien. La fameuse dénazification et démilitarisation du début du conflit. Les Russes ne peuvent se permettre de totalement « perdre la population » ukrainienne par des opérations militaires lourdes (bombardements sur des zones d’habitations et sur des industries ni militaires ni énergétiques) pour des territoires absents de leur Constitution et dont ils ne veulent pas.
3. D’où la déclaration du président Poutine du 2 décembre 2025 dans laquelle il indique : « Avec l’Ukraine, nous agissons de manière chirurgicale, avec précaution. Vous comprenez, n’est-ce pas ? Ce n’est pas une guerre au sens moderne du terme. Si l’Europe décide soudainement de commencer une guerre contre nous et la déclenche, il pourrait très rapidement se produire une situation où nous n’aurions plus personne avec qui négocier. »
4. Enfin, pour être totalement complet, il ne faut pas oublier les liens familiaux, financiers et industriels liant encore les deux pays et pouvant amener à assouplir, voire contrevenir, à une approche purement militaire basée uniquement sur la stricte conduite des opérations.
SDBR News : Pensez-vous que le pragmatisme allemand ou italien, qui parle de renouer avec la Russie, pourrait toucher le gouvernement français ou bien ce grand marché est définitivement perdu pour les entreprises françaises ?
Gaël-Georges Moullec : Il n’y a pas de rupture profonde avec l’Occident mais une rupture avec l’Union européenne, voire uniquement avec certains pays de l’Union européenne, dont la France. Avant l’affaire du Groenland, je vous aurais dépeint un tableau particulièrement sombre de l’avenir des relations entre l’Europe et la Russie. Il semblerait toutefois que les choses bougent lentement dans ce domaine et vers une meilleure compréhension. Mais là encore l’Europe se trouvera en concurrence avec les États-Unis : qui rétablira le premier des relations acceptables, ou normales, avec la Russie ?
SDBR News : Le président Macron semble laisser penser que la France devrait se lancer dans la production de missiles comparables aux « Orechnik » russes. Pourriez-vous nous faire une présentation de ce missile ?
Gaël-Georges Moullec : Je serais court sur Orechnik, car là n’est pas le réel problème. C’est un missile balistique hypersonique (Mach 10/12) de portée intermédiaire (500, 5500 km) pouvant être muni de charges conventionnelles ou nucléaires, voire « vide » comme dans le cas des frappes de novembre et janvier en particulier sur les usines militaires de Lvov. L’énergie cinétique issue de sa vitesse est suffisante pour détruire le point d’impact sans avoir à utiliser des charges explosives. Un peu dans le même genre, vite et pas trop loin, nous avons aussi le Kinzhal (portée 2000km) lancé depuis des avions.
La vraie question que posent certains missiles nucléaires russes est ailleurs. Il s’agit de leur capacité unique d’être tout à la fois balistiques, hypersoniques, à tête multiples, planantes et guidées comme dans le système Avangard ou encore le missile à propulsion nucléaire Bourevestnik, dont les essais récents indiquent déjà qu’il peut parcourir 14.000 km. Le fait que ces têtes soient planantes et guidées, donc à la trajectoire imprévisible, rend obsolète actuellement les systèmes américains de défense anti-missiles, basés sur le calcul d’une trajectoire balistique (presque) parfaitement prévisible et l’utilisation d’intercepteurs.
SDBR News : La Russie nucléaire est-elle aujourd’hui un danger pour l’Europe et pour la France en particulier ?
Gaël-Georges Moullec : La nouvelle doctrine russe de dissuasion nucléaire, adoptée le 19 novembre 2024, modifie profondément cet équilibre. Elle fait passer le curseur d’utilisation de la « menace d’existence de l’État » à la notion de « menace critique à la souveraineté ». Les cas d’utilisation se multiplient donc: les attaques conventionnelles massives pouvant créer une « menace critique » pour la souveraineté russe ; les attaques aérospatiales de grande ampleur (drones, missiles de croisière, armes hypersoniques, incursions aériennes) ; la prise en compte des États non-nucléaires soutenus par des puissances nucléaires, ces actions étant désormais qualifiées « d’attaques conjointes ». Et le Belarus est cité comme « État allié » couvert par son parapluie nucléaire. Ce document représente donc une rupture doctrinale majeure.
En conclusion, je ne dirais pas que la puissance nucléaire russe représente un danger pour l’Europe de l’Ouest car son cadre d’emploi est connu. Par contre, ce sont les actes de certains pays de l’Europe de l’Ouest qui pourraient représenter un danger pour cette région du monde. En effet, le document russe est en libre accès, il suffit d’en tenir compte pour avoir une vue relativement claire des conséquences possibles des actes de nos dirigeants.
Habituellement, les Russes s’ils le disent, ils le font. D’où la nécessité de bien maitriser les sources et de préparer l’avenir, tout en évitant de tendre la situation par des déclarations guerrières intempestives du fait même de leur vacuité.
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*Gaël-Georges Moullec : docteur en histoire contemporaine et habilité à diriger des recherches, spécialiste de l'histoire russe et du mouvement communiste international, il est l’auteur de plusieurs ouvrages : « Ukraine, la fin des illusions », « Vladimir Poutine – Discours 2007-2022 ». Aujourd’hui il présente la suite : « Vladimir Poutine – Discours 2022-2025 », publié aux Editions SPM, dans lesquelles il dirige la collection « La Voie Russe » où a été récemment publié un « Alexandre Nevski ».