Les Opérations de la Marine Nationale au large de l'Afrique (2019 – 2024)
/La Cour des Comptes vient de publier son rapport du 13 octobre 2025 relatif aux « Opérations de la Marine Nationale au large de l’Afrique entre 2019 et 2024 ».
Ce rapport de 86 pages dresse un état des lieux et a fait plusieurs recommandations, dont il serait intéressant de connaitre les retours du CEMA et de la ministre des Armées.
Par ailleurs, le rapport souligne la faiblesse opérationnelle persistante des États côtiers et demande le renforcement de la coopération juridique avec eux : oui, mais comment aller dans ce sens avec des États qui crachent en permanence sur la France ?
Le rapport souligne l’engagement de la France dans les opérations au large de l’Afrique, que ce soit pour préserver la libre circulation des bateaux ou bien pour lutter contre tous les trafics illicites. Mais le rapport souligne aussi le moindre engagement de tous les autres pays européens et le petit nombre de bâtiments européens (hors la France) mobilisés, que ce soit en Atlantique ou en Méditerranée.
La question se pose donc du retour sur investissements (matériel, humain et financier) de la France quand on observe aujourd’hui sa faiblesse internationale, son manque de crédibilité en Europe et le manque de respect de ses « partenaires » européens…
La France peut-elle encore supporter, seule ou presque, le maintien de l’ordre au large de l’Afrique, alors que sa Marine a un besoin urgent de remplacer des bâtiments et de construire non pas un mais deux porte-avions pour être crédible dans ses OPEX ?
Ce rapport de la Cour des Comptes a du sens, mais il convient d’aller plus loin, en transparence, pour dresser une vraie feuille de route pour la Marine Nationale. AE
Vous trouverez ci-après la synthèse du rapport de la Cour des Comptes et les recommandations qu’elle a formulé.
Le rapport complet est disponible sur :
SYNTHÈSE
La Marine Nationale remplit des missions de souveraineté et de protection des intérêts nationaux, et, en coordination avec d’autres administrations, des missions au titre de l’action de l’État en mer, dont la lutte contre les activités illicites. Cette dualité des missions, souveraineté et action de l’État en mer, est une spécificité française soulignée par la Cour en 2019. Elle permet à un bâtiment de la Marine Nationale de s’acquitter dans une zone, d’un plus grand nombre de tâches que ne le font ses homologues européennes. En haute mer, la Marine Nationale est donc compétente pour faire appliquer le droit international.
À ce titre, elle participe à la lutte :
contre la piraterie et contre la pêche illégale, non déclarée et non réglementée (INN), en vertu de la convention des Nations unies sur le droit de la mer signée à Montego Bay (Jamaïque) le 10 décembre 1982 ;
contre le trafic de stupéfiants, en vertu de la convention des Nations unies signée à Vienne le 20 décembre 1988.
La Marine Nationale conduit de telles missions sur les mers du globe mais la Cour a souhaité contrôler les opérations de la Marine Nationale au large de l’Afrique, à la fois dans l’Atlantique, en Méditerranée, dans la mer Rouge et dans l’océan Indien, en raison de l’importance de ces zones de navigation et des défis qui doivent y être relevés.
1. Dans le golfe de Guinée, la lutte contre la piraterie et les trafics doit voir son cadre partenarial conforté et son impact renforcé d’un point de vue juridique.
Des côtes du Sénégal à celles de l’Angola, avec l’opération CORYMBE*, la France assure une présence navale régulière à l’ouest des côtes africaines depuis plus de trente ans, pour lutter contre la piraterie et les trafics, en partenariat avec les États membres des Communautés économiques des États de l’Afrique de l’Ouest et des États de l’Afrique Centrale. L’amiral, commandant en chef pour l’Atlantique, et par ailleurs préfet maritime, exerce au profit du chef d’état-major des armées, le contrôle opérationnel des forces maritimes qui opèrent dans cet espace.
Les États riverains du golfe de Guinée se sont saisis de leur sécurité maritime en définissant en 2013 une architecture régionale (dite de Yaoundé) dans laquelle s’inscrivent désormais les déploiements de la marine des États membres de l’Union européenne (UE). Au vu des faiblesses opérationnelles persistantes des États côtiers, priorité doit être donnée au renforcement de leurs capacités de surveillance maritime, nationales comme régionales.
Concernant le trafic de stupéfiants, la mise en œuvre récente par la Marine Nationale, en accord avec le parquet de Brest, de la procédure dite de « dissociation », lui permet d’intervenir auprès des navires suspects, en neutralisant les cargaisons, sans pour autant saisir le navire ni intercepter l’équipage. S’agissant de ressortissants français ou européens, les moyens de les incriminer doivent toutefois être trouvés au moyen d’une coopération juridique renforcée avec les États côtiers.
S’agissant de la lutte contre la pêche illicite, doit être examinée la possibilité pour la Marine Nationale d’embarquer à bord d’un de ses bâtiments, un inspecteur d’un État côtier pouvant dresser procès-verbal. Doivent être nouées à cette fin des coopérations, à la fois bilatérales entre la France et les pays riverains, et régionales entre l’UE et les institutions de l’architecture de Yaoundé. Sans ce renforcement, l’opportunité pour la France d’assurer cette mission devrait être remise en discussion.
CORYMBE comprend une formation maritime embarquée pour des administrateurs et des officiers des pays du golfe de Guinée. Les évaluations positives qui en sont faites conduisent à en soutenir la pérennité. Les enjeux de maintien en condition opérationnelle des bâtiments des partenaires africains doivent être intégrés dans les déploiements des bâtiments de la Marine Nationale, en vue de renforcer la capacité d’action propre.
2. Dans l’océan Indien et en mer Rouge, les actions menées au sein d’opérations européennes et internationales pourraient être mieux articulées entre elles.
L’amiral commandant les forces maritimes de l’océan Indien, installé à Abu Dhabi, exerce le contrôle opérationnel des moyens navals dans la zone.
Depuis 2002, la France est membre d’une coalition internationale (CTF 150) sous la direction des États-Unis et basée à Bahreïn, en vue de lutter contre les trafics, notamment de stupéfiants, dans le nord-ouest de l’océan Indien. Si la France a fait le choix de privilégier les missions européennes dans la lutte contre la piraterie et de quitter en conséquence les autres opérations sous commandement américain, la participation à la CTF 150, suivie budgétairement jusqu’à la fin 2024 dans le cadre de l’OPEX française HERACLES, est le plus grand poste de dépenses dans la zone.
Dans le nord-ouest de l’océan Indien, la Marine Nationale participe aussi à des opérations navales de l’UE : depuis 2008, ATALANTA** contre la piraterie au large de la Somalie et dans le golfe d’Aden, et depuis 2024, ASPIDES, contre les attaques aux droits et libertés de navigation dans le détroit de Bab-el-Mandeb séparant golfe d’Aden et mer Rouge, et en mer Rouge. La mise en place de cette dernière opération a permis de réduire fortement l’impact des attaques houthies, venues du Yémen, sur le commerce maritime. Les frégates multi-missions de la Marine Nationale ont démontré leurs capacités d’assurer des actions de protection des navires marchands attaqués. Les prestations moindres des autres marines européennes et le petit nombre de bâtiments disponibles posent la question de l’emploi optimum des moyens disponibles, y compris dans la CTF 150. En 2024, leur emploi privilégié contre les attaques des Houthis peut contribuer à expliquer le regain de la piraterie maritime au large de la Somalie, plus au sud. La situation de conflit asymétrique entre la Marine Nationale et les milices houthies, au vu de l’expérience de 2024, doit conduire à réexaminer les capacités de détection et de réplique des bâtiments français.
Présentes sur des objets et dans des espaces connexes, et surtout avec des moyens d’ensemble limités, les opérations navales ATALANTA et ASPIDES***, devraient converger vers un unique commandement opérationnel.
3. En Méditerranée, la participation à la surveillance de l’embargo sur les armes à la Libye offre un bénéfice de renseignement, pour un engagement relatif plus fort de la France par rapport aux partenaires européens.
Charles de gaulle en cale seche
Depuis 2020, la Marine Nationale participe à l’opération navale IRINI*** visant à mettre en œuvre l’embargo sur les armes imposé à la Libye par les Nations unies. Unique opération militaire de l'UE en Méditerranée, elle se heurte aux mêmes limites de moyens mais aussi au refus de coopération de certains États du pavillon. Elle présente toutefois un avantage annexe pour l’UE et ses États membres méditerranéens, celui d’assurer une surveillance de la sûreté maritime dans la zone.
À ce jour, la France est le seul État à avoir désigné un port de détournement pour les navires suspectés de violer l’embargo. Si IRINI l’a effectivement remboursée des dépenses engagées à terre à ce titre pour les deux cas de débarquement et stockage des matériels saisis, un fonctionnement optimum de l’opération supposerait que les autres États membres côtiers de l’UE y contribuent également.
4. Les tensions sur les moyens disponibles plaident pour une connaissance des coûts complets des opérations navales en vue si nécessaire de reconfigurations.
L’ensemble des opérations navales CORYMBE, ATALANTA, HERACLES, IRINI ET ASPIDES sont l’objet de directives administratives et logistiques de l’état-major des armées.
Dès l’entrée dans la zone d’opération, les dépenses de fonctionnement jusqu’ici portées par le budget de la marine sont prises en charge par le budget opérationnel de programme interarmées des opérations extérieures (OPEX). Les personnels embarqués sont éligibles à l’indemnité supplémentaire de sujétion pour services extérieurs.
Au cours de la période contrôlée, ce sont les surcoûts de fonctionnement qui ont connu une forte croissance, imputable principalement aux interventions dans le cadre de l’OPEX HERACLES.
L’état-major des armées et l’état-major de la marine gagneraient à disposer d’une analyse des coûts complets des opérations afin de pouvoir mieux les maîtriser.
RECOMMANDATIONS DE LA COUR DES COMPTES
Recommandation n° 1. (DACG du ministère de la justice, EMM, SG Mer, SG MEAE,DGDDI) : Concevoir une procédure qui permette de poursuivre les ressortissants français et européens appréhendés par la Marine Nationale en haute mer, dans le cadre de la lutte contre le trafic de stupéfiants.
Recommandation n° 2. (SG MEAE, EMM, SG Mer, DGAMPA) : Conclure des accords bilatéraux et régionaux qui permettent à la Marine Nationale de patrouiller dans les eaux d’un État partenaire, avec un officier du pays concerné habilité à dresser un procès-verbal, afin de lutter plus efficacement contre la pêche INN.
Recommandation n° 3. (EMM) : Intégrer dans les plans d’opération de CORYMBE un module de maintien en condition opérationnelle des bâtiments des marines des États partenaires.
Recommandation n° 4. (EMM) : Compléter les capacités de réplique et notamment de lutte anti-drones nécessaires aux bâtiments de la Marine Nationale qui participent à l’opération ASPIDES afin de mieux maîtriser le coût des engagements.
Recommandation n° 5. (SG MEAE, EMM) : Faire converger les opérations navales de l’UE ATALANTA et ASPIDES jusqu’à leur fusion afin de faciliter la génération de forces des États membres.
Recommandation n° 6. (EMM) : Calculer un coût complet des opérations navales françaises, qu’elles soient strictement nationales ou conduites dans un cadre européen.
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*Depuis 1990, un à deux bâtiments français sont déployés dans le golfe de Guinée de façon quasi permanente dans le cadre de l'opération CORYMBE.
**Opération ATALANTA: la lutte de l'Union européenne contre la piraterie.
***IRINI : opération militaire de l'UE devant mobiliser des moyens aériens, maritimes et satellitaires.
ASPIDES est une variante en réponse aux attaques des Houthis contre le transport maritime international en mer Rouge.