Avec l’assassinat de Seif al-Islam, la seule option crédible de réunification de la Libye disparait

Article publié avec l’aimable autorisation de Bernard Lugan*

Seif al-Islam: à qui profite son assassinat?

Désigné le 14 septembre 2015 par le Conseil suprême des tribus de Libye comme son représentant légal, donc seul habilité à parler au nom des vraies forces vives de Libye que sont les tribus, candidat à l’élection présidentielle libyenne, Seif al-Islam était le seul à pouvoir reconstituer l'alchimie tribale pulvérisée par l'injustifiable intervention militaire franco-otanienne de 2011. Il le pouvait car il se rattachait par le sang, à la fois aux deux grandes confédérations tribales des Awlad Sulayman de Tripolitaine par son père, et des Sa'adi de Cyrénaïque par sa mère. A travers sa personne, pouvait donc être reconstitué l'ordre institutionnel libyen démantelé par la France et la Grande-Bretagne au nom de la « démocratie » et des « droits de l’homme ».

Seif al-islam kadhafi

Aujourd’hui, il est illusoire de prétendre vouloir reconstruire la Libye sans prendre en compte l’archéologie, et même l’alchimie tribale, sur laquelle reposent toutes les définitions culturelles, politiques, sociales, économiques et religieuses du pays. Or, comme la solution passe par la réactivation du système politico-tribal édifié par le colonel Kadhafi, et non par le placage d’un système démocratique « à l’occidentale », l’annonce de la mort de Seif al-Islam, le fils du défunt colonel n’est pas une bonne nouvelle pour l’avenir de la Libye. Seif al-Islam qui avait l’appui du conseil des tribus était en effet le seul à pouvoir reconstituer le fin système politique constitué par son père, car, à travers sa personne pouvait être reconstitué l’engrenage des alliances entre les deux principales confédérations tribales du pays.

La Libye : une immensité vide

Vaste de 1.759 540 km2 et peuplée de près de 7 millions d'habitants en 2021, la Libye est une immensité vide. Citadins à plus de 90%, les Libyens sont à plus de 80% concentrés le long du littoral méditerranéen. La Libye qui fait à la fois partie du Maghreb et du Machreq est formée de trois ensembles aux fortes personnalités géographiques, humaines, historiques, politiques et économiques :

1) A l’Ouest, la Tripolitaine avec la capitale Tripoli, est délimitée au nord par la Méditerranée. La région est fermée sur ses trois côtés terrestres par trois vastes ensembles désertiques qui sont au sud, l'immense plateau rocailleux de la Hamada el Hamra, à l'ouest les dunes du Grand Erg Oriental, et à l'est, la séparant de la Cyrénaïque, la région des Syrtes (sable en grec) constitue une avancée du Sahara vers la Méditerranée.  Au sud des Syrtes, dans la dépression de la Joffra, les trois oasis de Waddan, Hun et Sukna présentent pâturages et palmiers.

Au Nord, le jebel Nefusa dont l'altitude culmine à 837 mètres et dont la végétation est clairement méditerranéenne est cloisonné par des escarpements rocheux séparant plaines et plateaux tombant sur l’étroite plaine littorale de la Djefara. Cette dernière qui naît dans le sud de la Tunisie est comme prise dans un étau entre la Méditerranée et le jebel qui s'incline en un vaste plateau s'abaissant vers le sud. Au sud, la Tripolitaine est formée d'une vaste région particulièrement inhospitalière,

2) A l’Est, séparée de la Tripolitaine par un bloc saharien de plus de 1000 kilomètres de large, la Cyrénaïque, avec pour ville principale Benghazi, regarde vers l’Égypte. La région est dominée par le jebel Akhdar (la montagne verte). Long d'environ 300 kilomètres et large d'environ 100, ce dernier est formé de deux lignes de crête parallèles séparées par un plateau dont la largeur varie de 3 à 25 kilomètres et s'inclinant doucement vers le sud sur des régions de moins en moins arrosées allant jusqu'au désert. Entre la partie basse du jebel et la mer, s'étend une étroite bande côtière dont la largeur maximale est de 20 kilomètres en arrière de Benghazi. Grâce à la présence du jebel Akhdar, la région reçoit entre 300 et 500 mm de pluies par an.

3) Le Fezzan est une région basse largement occupée par de vastes étendues dunaires, les edeyen (erg),  qui forment les deux grandes dépressions de Mourzouk et d'Oubari.  L'edeyen de Mourzouk a une superficie de près de 60.000 km2 totalement désertiques. Dans le sud du Fezzan, les serir, régions plates au sol meuble sont pareillement inhospitalières. Au sud-est, la région de Koufra avec ses oasis est isolée au bout d'une piste enserrée entre deux mers de sable. La traversée du Fezzan ou Sahara libyen, se faisait traditionnellement en empruntant des couloirs tracés par des lignes d'oasis enchâssées dans des plateaux rocheux et des immensités dunaires hostiles. 

La Libye : 7e rang mondial des producteurs de pétrole

Économiquement, la Libye occupe le 7e rang mondial des producteurs de pétrole et elle détient 3,5 % des réserves mondiales prouvées. Le pétrole libyen est de bonne qualité, facile et faiblement coûteux à extraire car l'exploitation est principalement située à terre. Il existe peu de gisements en exploitation en mer. En conséquence, les coûts techniques sont bas. La Libye occupe le 22° rang mondial pour le gaz, mais le grand potentiel gazier libyen est encore largement sous-exploité pour des raisons économiques et sécuritaires. La Libye est le théâtre d’un jeu d’influence complexe entre de nombreux pays en raison de ses potentialités énergétique (gaz et pétrole), mais également en raison de sa position géographique.

2011 : l’opération Harmattan à l’origine du chaos d’aujourd’hui

La guerre insensée déclenchée contre le colonel Kadhafi en 2011, fut suivie de la ruine d’un pays prospère, de sa division territoriale et d’une atroce guerre civile. Aujourd’hui, la situation sécuritaire de la Libye est toujours fortement dégradée. Les affrontements armés sont réguliers. Les zones frontalières avec le Niger, le Tchad, le Soudan, la Tunisie et l'Algérie sont également instables. La Libye est aujourd’hui un pays archipélisé par différents conflits.

La grande originalité politique de la Libye est qu’il s’agit d’une société à deux dynamiques, celle du pouvoir et celle des tribus. La constante socio-politique y est la faiblesse du pouvoir par rapport aux tribus. Au nombre de plusieurs dizaines, si toutefois nous ne comptons que les principales, mais de plusieurs centaines si nous prenons en compte toutes leurs subdivisions, les tribus libyennes sont groupées en çoff (alliances ou confédérations) ayant des alliances traditionnelles mouvantes au sein des trois régions composant le pays.

Traditionnellement, les tribus les plus fortes agissaient en véritables "fendeurs d'horizons" car elles contrôlaient les immenses couloirs de nomadisation de l'axe Méditerranée-Fezzan. Les tribus les plus faibles pratiquaient quant à elles, un semi nomadisme régional.

Le colonel Kadhafi avait conservé le système tribal tout en l'encadrant à travers un système administratif moderne, avec préfectures (muhāfazāt) et municipalités (baladīyat). Ceux qui, en 2011, au nom de l'ingérence démocratique, mirent à bas son régime ont fait voler en éclats cette subtile alchimie tribale et directement provoqué le chaos.

En Libye, la réalité politique repose en effet sur l’équilibre et sur les jeux de pouvoir entre les confédérations tribales et régionales. Trois grandes confédérations (coff ou saff) tribales existent en Libye, la confédération Sa'adi en Cyrénaïque, la confédération Saff al-Bahar  dans le nord de la Tripolitaine et la confédération Awlad Sulayman qui occupe la Tripolitaine orientale et intérieure ainsi que le Fezzan.

Le colonel Kadhafi avait ancré son pouvoir sur l'équilibre entre ces trois grands çoff. Issu de la tribu des Qadhadfa dont le cœur est la ville de Sebha, Mouammar Kadhafi épousa une Firkeche, segment clanique de la tribu royale des Barasa, un mariage qui lui permit de construire une alliance entre les Qadhafda et les grandes tribus de Cyrénaïque liées aux Barasa. Son pouvoir s'exerça alors sur toute la Libye car il reposait sur les trois grandes confédérations tribales du pays :

  • celle de Cyrénaïque avec la confédération Sa'adi rassemblant les tribus alliées aux Barasa,

  • celle du couloir allant des Syrtes au Fezzan et au Tchad, avec sa propre confédération, celle des Awlad Sulayman (Ouled Slimane).

  • Celle du nord de la Tripolitaine à travers la confédération al-Bahar et cela grâce à ses alliés, les Margarha de Sebha, dont le centre est la ville de Waddan à environ 280 km au sud de Syrte.

Quel avenir pour la Libye ?

En dehors d’une nouvelle guerre de tous contre tous et des nuées démocratiques, deux options sont aujourd’hui possibles, soit la reconstruction d’un Etat fort, soit la prise en compte des réalités confédérales.

1) La reconstitution d’un État fort est une option qui impliquerait un retour à la situation antérieure avec l’émergence d’un nouveau « colonel Kadhafi » qui pourrait refaire l’unité du pays. L’assassinat de Seif al-Islam rend cette option caduque.

2) La constitution de deux pôles confédérés (Tripolitaine et Cyrénaïque), qui acterait la reconnaissance officielle de l’éclatement de la Libye, mais qui aurait l’avantage de circonscrire les luttes de pouvoir au sein de deux régions et donc de limiter l’effet domino régional. Aujourd’hui, deux gouvernements se disputent le pouvoir : le gouvernement d’unité nationale (GNU) installé à Tripoli, à l’ouest, dirigé par Abdelhamid Dbeibah et reconnu par l’ONU, et les autorités de Benghazi, à l’est, contrôlé par le maréchal Haftar et ses fils qui ont étendu leur présence militaire au sud du pays.

Jusque-là, toutes les tentatives de paix ont échoué parce que, comme le disait Albert Einstein « On ne peut pas résoudre un problème avec le même mode de pensée que celui qui l’a généré ». Or, s’écartant comme toujours du réel, la « communauté internationale » persiste dans ses deux principales erreurs :

1) Les tribus, seules vraies forces politiques du pays, sont en réalité écartées du processus politique.

2) La seule solution proposée est une fois encore un agenda électoral. Autant dire du vent …

Le parrainage de la Turquie

Ni les milices de Tripolitaine, ni la ville de Misrata ne veulent entendre parler de la fin de leur autonomie. Cette riche et puissante cité située à l’extrême Est de la Tripolitaine est historiquement, culturellement, religieusement, politiquement et militairement tournée vers la Turquie. Elle veut prendre le contrôle de la Tripolitaine afin de pouvoir affronter directement la confédération tribale de Cyrénaïque avec laquelle elle est en rivalité séculaire.

Si la Turquie soutient le gouvernement de Tripoli et dispose de bases militaires dans la région, la Russie et l’Égypte font de même avec le général Haftar en Cyrénaïque. Bernard Lugan

Le nouveau livre de Bernard Lugan : « Quand les Africains colonisaient l’Afrique ».

Publié aux Éditions du Rocher

En Afrique, la colonisation n’a pas débuté avec les Européens. Durant plusieurs millénaires, des Africains ont en effet colonisé d’autres Africains... 

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*Bernard Lugan est historien et universitaire. Il a été professeur à l’Ecole de Guerre et à l’ESM de Saint-Cyr Coëtquidan, conférencier à l’IHEDN et au CHEM. Il a créé et il dirige la revue par internet l’Afrique Réelle. Il est l’auteur de nombreux ouvrages disponibles sur son Blog.

Le Blog de Bernard Lugan : https://bernardlugan.blogspot.com

Crédits photos: L’Afrique Réelle