Les bruits de guerre en Europe occidentale : rumeurs ou réalité?
/Par le Dr.-HDR Gaël Georges Moullec, Chercheur associé au CRESAT, UHA-Mulhouse
Depuis 2022, l’espace euro-atlantique est entré dans une phase de transformation stratégique accélérée, marquée par le retour durable de la guerre de haute intensité sur le continent, par le durcissement de la posture russe et par la révision profonde des cadres de sécurité européens et atlantiques. L’Union européenne, ses États membres et l’OTAN ne se contentent plus d’adapter marginalement leurs instruments de défense : ils reconfigurent désormais leurs doctrines, leurs priorités capacitaires, leurs dispositifs de résilience et leur préparation politico-militaire dans la perspective d’un environnement durablement conflictuel. Cette évolution déborde très largement le seul champ militaire. Elle engage l’industrie de défense, la mobilité stratégique, la protection des infrastructures critiques, la défense civile, la préparation des populations et, plus largement, la capacité des sociétés européennes à absorber un choc majeur.
Ce mouvement est officiellement justifié par des objectifs de dissuasion, de défense et de préparation face à une menace russe redevenue structurante. Une appréciation rigoureuse du risque ne peut toutefois se limiter à l’hypothèse d’une initiative russe univoque et linéaire. Elle doit également intégrer la possibilité d’une escalade née d’un incident mal maîtrisé, d’un signalement militaire excessif, d’une interception mal calibrée, d’une mission navale ou aérienne conduite dans une zone contestée, ou encore d’une initiative nationale prise par un État membre de l’Union européenne ou de l’OTAN en amont d’une décision collective. Dans un espace saturé de démonstrations de force, de tensions hybrides, d’opérations de présence et de perceptions antagonistes, le risque de guerre résulte non seulement d’une intention hostile, mais aussi d’une interaction de plus en plus instable entre doctrines, postures et comportements nationaux.
A cette première source d’instabilité s’ajoute une seconde, de nature doctrinale, liée à l’évolution conjointe des postures nucléaires russe et française. D’un côté, la Russie réaffirme la fonction de la dissuasion stratégique et de la menace nucléaire dans le contrôle de l’escalade, y compris comme instrument destiné à empêcher l’adversaire d’aller plus loin et, le cas échéant, à mettre fin aux hostilités à des conditions jugées acceptables pour Moscou.
De l’autre, la France a récemment fait évoluer sa doctrine en direction d’une «dissuasion avancée», en ouvrant à certains partenaires européens des formes accrues de participation aux exercices, au dialogue stratégique et au signalement associé à sa posture nucléaire, tout en maintenant à Paris l’exclusivité absolue de la décision d’emploi. Cette inflexion renforce indéniablement la profondeur politique de la réassurance européenne ; mais elle peut aussi, dans certaines capitales de première ligne, contribuer à un sentiment de couverture stratégique élargie, susceptible d’abaisser le coût perçu de comportements plus risqués à l’égard de la Russie.
Dès lors, la question centrale n’est pas de savoir si la Russie pourrait, à l’horizon 2028–2030, chercher à tester militairement la cohésion euro-atlantique, mais consiste à mesurer dans quelle mesure une crise majeure pourrait naître d’un enchaînement plus diffus : raidissement doctrinal russe, renforcement militaire européen, ambiguïtés liées à la nouvelle posture nucléaire française, et initiatives nationales d’États alliés persuadés d’évoluer sous une protection stratégique accrue.
Le danger fondamental réside ainsi dans la combinaison de plusieurs dynamiques d’escalade, dont aucune ne peut plus être pensée isolément. L’analyse du risque de guerre en Europe occidentale impose, par conséquent, de ne pas opposer artificiellement agression extérieure et provocation interne, mais de considérer ensemble la menace russe, la vulnérabilité des mécanismes de déconfliction et la possibilité qu’un État de l’Union ou de l’Alliance devienne, volontairement ou non, le déclencheur d’une séquence de confrontation beaucoup plus large.
I. La montée en puissance stratégique de l’Union européenne et de l’OTAN
Le redressement stratégique européen procède d’abord d’un approfondissement doctrinal. La Boussole stratégique approuvée en 2022 fixe à l’Union un horizon de transformation à 2030 en articulant son ambition autour de quatre piliers — agir, sécuriser, investir et coopérer. L’Union n’y est pas pensée comme un acteur offensif autonome, mais comme un ensemble politique cherchant à accroître sa capacité de protection, d’action et de préparation en complémentarité avec l’OTAN.
Le basculement décisif intervient toutefois en 2024–2025, lorsque la préparation au pire cas remplace progressivement une logique antérieure de simple gestion des crises. Le rapport Niinistö, la Preparedness Union Strategy, le White Paper for European Defence – Readiness 2030, les instruments SAFE et EDIP, ainsi que le CARD, témoignent conjointement d’une volonté d’accélérer le réarmement industriel, la consolidation des capacités critiques et la préparation civilo-militaire de l’Union. La menace n’est plus conçue comme lointaine ou hypothétique : elle est officiellement formulée comme aiguë, croissante et, dans certains textes, susceptible de déboucher sur la perspective réelle d’une guerre de grande ampleur si l’Europe ne comble pas rapidement ses lacunes.
Cette évolution implique une extension du raisonnement stratégique à l’échelle de la société tout entière. Les domaines jugés prioritaires sont désormais identifiés avec précision : défense aérienne et antimissile, munitions, artillerie, drones, mobilité militaire, intelligence artificielle, cyberdéfense, guerre électronique et protection des infrastructures critiques. A cette reconfiguration militaire s’ajoute une densification de la préparation civilo-militaire : campagnes de préparation, lignes directrices d’autonomie de crise, continuité des services essentiels, lutte contre la désinformation et logique whole-of-society. Le renforcement des réserves, de la conscription ou des dispositifs de défense territoriale dans plusieurs États européens participe pleinement de cette mutation.
A l’échelle de l’Alliance atlantique, la trajectoire est parallèle. Le Concept stratégique de 2022 qualifie la Russie de menace la plus significative et la plus directe pour la sécurité des Alliés. La déclaration de Washington de 2024 reprend cette qualification presque littéralement. La déclaration de La Haye de 2025 franchit un seuil supplémentaire en évoquant la menace de long terme que la Russie fait peser sur la sécurité euro-atlantique, ce qui justifie une adaptation de posture, d’effort et de planification jusqu’en 2035. Il se dessine ainsi une convergence implicite : 2030 devient l’horizon de crédibilité défensive de l’Union, tandis que 2035 fonctionne comme horizon de consolidation capacitaire de long terme pour l’Alliance.
II. La doctrine russe de contrôle de l’escalade : intimidation stratégique et fonction politique du nucléaire
L’appréciation du risque de confrontation demeure incomplète si elle ne tient pas compte de la manière dont Moscou conçoit la dissuasion stratégique et, en son sein, la fonction du nucléaire dans le contrôle de l’escalade. La formule occidentale d’«escalade conduisant à la désescalade» simplifie une réalité doctrinale plus complexe, mais elle renvoie à une logique identifiable : utiliser la menace d’une montée qualitative de la confrontation pour empêcher l’adversaire d’aller plus loin, restaurer la crédibilité de la dissuasion russe et, si nécessaire, mettre fin au conflit à des conditions jugées acceptables par Moscou. Les analyses les plus solides soulignent qu’il ne s’agit pas d’une doctrine unique et figée, mais d’un répertoire de coercition où les moyens nucléaires, conventionnels et non militaires sont articulés dans une logique plus large de dissuasion stratégique (strategicheskoe sderzhivanie).
Cette logique a été réaffirmée, clarifiée et durcie dans la séquence doctrinale de septembre–novembre 2024. Lors de la réunion du Conseil de sécurité du 25 septembre 2024 consacrée à la dissuasion nucléaire, le président russe a annoncé l’élargissement des catégories d’États et de coalitions visés par la dissuasion, l’extension des menaces prises en compte et l’ajout de nouvelles conditions de recours. Il a notamment indiqué qu’une agression contre la Russie menée par un État non nucléaire avec la participation ou le soutien d’un État nucléaire pourrait être considérée comme une attaque conjointe, et qu’un lancement massif de moyens aérospatiaux franchissant la frontière russe pourrait entrer dans les conditions d’emploi. Le décret présidentiel n°991 du 19 novembre 2024, approuvant les nouveaux Fondements de la politique d’État de la Fédération de Russie dans le domaine de la dissuasion nucléaire, formalise cette évolution en affirmant expressément que la politique russe vise, en cas de conflit, à empêcher l’escalade des hostilités et à y mettre fin à des conditions acceptables pour la Russie et/ou ses alliés.
Dans le contexte du renforcement rapide des capacités européennes et de la concentration des efforts euro-atlantiques vers 2030, cette doctrine doit être lue comme un instrument compensatoire. Plus l’Europe réduit ses vulnérabilités conventionnelles, industrielles et sociétales, plus la Russie pourrait être tentée de réinjecter de l’incertitude stratégique par la dissuasion nucléaire, le signalement doctrinal et l’intimidation politico-militaire. De ce point de vue, le repère de 2029 n’est pas seulement celui d’une possible maturation capacitaire ou d’un risque de conflit conventionnel ; il peut aussi devenir le moment d’une intensification de la coercition nucléaire et stratégique destinée à fracturer la cohésion politico-psychologique des Européens avant même tout affrontement direct. L’enjeu n’est donc pas uniquement matériel ; il est doctrinal, interprétatif et psychologique.
Il en résulte une conséquence méthodologique majeure : l’analyse du risque ne peut se limiter à la seule hypothèse d’une agression conventionnelle ou d’un incident frontalier. Elle doit intégrer l’idée qu’à mesure que la fenêtre 2028–2030 se rapproche, la Russie pourrait chercher à modifier le calcul politique des Européens par une stratégie d’intimidation visant à transformer leur renforcement conventionnel en vulnérabilité psychologique. La doctrine russe de contrôle de l’escalade fonctionne ainsi à la fois comme un accélérateur de risque et comme un mécanisme de pression destiné à imposer une désescalade asymétrique avant même que la balance conventionnelle n’évolue trop défavorablement pour Moscou.
III. Une fenêtre de risque plutôt qu’une date certaine : 2028–2030 comme séquence critique, 2029 comme repère analytique
Aucune source sérieuse ne fixe une date certaine de guerre entre la Russie et l’OTAN. Les formulations disponibles relèvent soit d’une qualification de menace, soit d’un horizon de préparation, soit d’un scénario conditionnel fondé sur la combinaison de variables militaires et politiques. En revanche, plusieurs évaluations convergent vers l’idée d’une fenêtre de risque croissant entre 2026 et 2030, au-delà de laquelle la menace ne disparaît nullement, mais s’inscrit dans la durée, jusqu’en 2035 et au-delà.
Dans cette perspective, 2029 apparaît comme l’année-pivot analytique la plus plausible. Elle ne doit pas être comprise comme une prophétie, mais comme un point de convergence entre plusieurs horizons publics. D’un côté, certaines analyses estiment qu’en cas de cessez-le-feu en Ukraine et de désengagement américain substantiel, la Russie pourrait représenter un défi militaire significatif pour une partie de l’OTAN, en particulier sur le flanc nord-est, dès 2027. D’un autre côté, le ministère allemand de la Défense a indiqué publiquement que, selon les services et experts, la Russie pourrait être théoriquement capable d’attaquer un territoire de l’OTAN à partir de 2029. Enfin, plusieurs textes européens et français font de 2030 le point à partir duquel l’Europe doit être prête à faire face à la possibilité d’une guerre ouverte sur le continent.
La combinaison de ces repères conduit à retenir 2028–2030 comme fenêtre principale de vigilance, avec 2029 comme centre de gravité prospectif. Cette appréciation reste strictement conditionnelle. Elle dépend de l’évolution du conflit ukrainien, du maintien ou non du soutien américain, du rythme de reconstitution des forces russes, de la capacité industrielle européenne, de la cohésion politique de l’Alliance et de la rapidité avec laquelle les États européens parviennent à reconstituer stocks, réserves, défenses aériennes et mobilité stratégique. Il ne s’agit donc pas d’un compte à rebours mécanique, mais d’un régime de vulnérabilité dont l’intensité peut varier selon les décisions prises à Moscou, à Washington et dans les capitales européennes.
IV. Les causes immédiates plausibles d’un basculement et les zones de friction prioritaires
Les facteurs de déclenchement plausibles sont désormais bien identifiés. Le premier est l’hypothèse d’un gel ou d’un cessez-le-feu en Ukraine, qui libérerait des unités, de la logistique, des stocks et de l’attention stratégique du côté russe. Dans plusieurs évaluations occidentales, un relâchement de la pression occidentale sur Moscou accélérerait les préparatifs russes en vue d’une confrontation avec l’OTAN. Le deuxième facteur pourrait être la perception, par la Russie, d’un affaiblissement du parapluie américain, qu’il soit réel ou seulement supposé. Le troisième facteur pourrait tenir à l’identification d’une fenêtre d’opportunité européenne : fragilités industrielles, stocks insuffisants, retards de mobilité ou lacunes de défense aérienne incitant Moscou à tester la solidité de l’ensemble euro-atlantique. Le quatrième facteur est celui d’une escalade hybride : sabotage, cyberattaque, incident aérien ou maritime, manipulation informationnelle ou action clandestine à attribution incertaine.
Ce faisceau de causes explique pourquoi le scénario central n’est pas celui d’une offensive massive d’emblée, mais celui d’une progression par paliers. Un éventuel affrontement conventionnel est souvent précédé par une séquence plus ambiguë : sabotage, cyber-agression, violation d’espace, démonstration navale, intimidation stratégique, pression sur des infrastructures critiques ou test de seuil dans une zone périphérique. Ce caractère gradué de la confrontation est essentiel : il signifie que la guerre n’est plus pensée comme un événement soudain et isolé, mais comme l’aboutissement possible d’une succession d’épisodes coercitifs de plus en plus denses.
La localisation la plus plausible d’un déclenchement ne réside pas dans l’ensemble du continent pris indistinctement, mais sur le flanc nord-est de l’Alliance : États baltes, mer Baltique, voisinage de Kaliningrad, corridor de Suwałki, Transdniestrie, ou encore le Grand Nord. C’est dans cet espace que se cumulent proximité géographique, densité militaire, exposition aux sabotages, vulnérabilité des infrastructures critiques et intensité de la perception de menace. La Baltique apparaît tout particulièrement comme un espace où le risque hybride et le risque conventionnel peuvent se rejoindre : infrastructures sous-marines (gazoduc, oléoduc, câbles), routes énergétiques, réseaux de communication, mouvements aériens et navals, lignes logistiques alliées.
L’ordre de bataille initial dans un tel scénario ne renvoie pas à une guerre totale instantanée. Côté russe, il faut envisager une combinaison de forces reconstituées, de capacités régionales, de guerre électronique, de cyber-outils, de sabotage et de coercition stratégique. Côté OTAN, la première ligne repose sur les forces avancées du flanc Est, les plans régionaux alliés, la logistique allemande, la résilience des pays nordiques et baltes, ainsi que sur la capacité des Européens à tenir dans la durée tout en absorbant les premières secousses hybrides et conventionnelles. Ce cadre rend la phase initiale particulièrement sensible aux erreurs de calcul, aux effets de seuil et aux signaux mal interprétés.
V. Le risque de provocation émanant d’un État membre de l’Union ou de l’OTAN
L’un des enseignements les plus importants tient à la distinction entre intention collective et risque d’initiative nationale. Les doctrines officielles de l’OTAN et de l’Union européenne s’inscrivent dans un registre défensif, fondé sur la dissuasion, la protection du territoire allié, la résilience et la complémentarité institutionnelle. Cela n’exclut nullement qu’un État-membre puisse, volontairement ou non, provoquer une crise grave par une décision nationale, une interception armée, une démonstration de force ou une réponse prématurée à un incident.
Deux précédents montrent que cette hypothèse n’est pas théorique. En novembre 2015, la destruction d’un bombardier Su-24 russe par la Turquie, après une série d’incursions aériennes, a créé une crise majeure avec Moscou et contraint l’OTAN à gérer d’urgence la désescalade. En juin 2021, le transit du HMS Defender en mer Noire, revendiqué comme légitime par Londres, a illustré la manière dont une mission nationale de signalement pouvait être perçue par la Russie comme une démonstration hostile. Ces deux cas montrent qu’une séquence de confrontation peut naître en amont d’une décision collective, à partir d’un acte national, d’une zone grise juridique ou d’une dynamique de perception antagonique.
Plusieurs scénarios plausibles doivent dès lors être retenus : interception armée sur frontière aérienne ou maritime ; mission navale ou aérienne dans un espace disputé ; réponse nationale à une attaque hybride avant stabilisation complète de l’attribution ; le soutien unilatéral de quelques pays (Pologne, Pays-Baltes, Roumanie) à l’Ukraine perçu, côté russe, comme franchissant un seuil de co-belligérance indirecte. Dans tous ces cas, le risque n’est pas celui d’une volonté collective de guerre, mais celui d’un enchaînement de décisions, de perceptions et de réactions faisant basculer une crise limitée dans une confrontation plus large.
VI. La «dissuasion avancée» française : approfondissement stratégique ou facteur d’ambiguïté?
Une réserve critique d’importance doit être formulée à propos de l’évolution récente de la doctrine française. Le discours prononcé à l’Île Longue le 2 mars 2026 a confirmé l’entrée dans une logique de« dissuasion avancée », définie comme une démarche progressive permettant à certains partenaires européens de participer aux exercices de dissuasion, à des formes de signalement et, le cas échéant, d’accueillir sur leur territoire des éléments de forces stratégiques françaises, tandis que la France rappelle simultanément qu’elle assumera toujours seule le franchissement délibéré du seuil nucléaire. La doctrine officielle conserve ainsi deux caractéristiques centrales : son caractère strictement défensif et le maintien intégral et unique de la décision à Paris.
Toutefois, cette évolution crée un effet de bord stratégique qui mérite d’être souligné. En donnant à plusieurs partenaires européens la possibilité de s’inscrire plus visiblement dans l’écosystème de la dissuasion française — participation aux exercices, dialogues nucléaires bilatéraux, groupe de pilotage franco-allemand, articulation plus étroite entre capacités conventionnelles, défense antimissile et capacités nucléaires françaises — Paris accroît potentiellement, chez certains États les plus exposés ou les plus offensifs dans leur lecture de la menace russe, le sentiment de bénéficier d’une couverture politico-stratégique renforcée. Même si la décision nucléaire demeure exclusivement française, cette évolution peut créer un aléa d’entraînement (entrapment risk) : certains partenaires pourraient se croire davantage protégés dans des politiques de signalement, de fermeté avancée ou de confrontation indirecte, en considérant que la France a désormais un intérêt plus immédiat à empêcher l’escalade contre eux.
Dans ce cadre, un certain nombre d’États européens particulièrement exposés, ou enclins à des politiques de fermeté avancée face à Moscou, pourraient être tentés de recourir à des actions de signalement, à des démonstrations de force, voire à des provocations limitées contre la Russie, en estimant que leur exposition stratégique serait désormais en partie compensée par un soutien politique, militaire et, dans une certaine mesure, stratégique accru de la France. Une telle évolution ne signifierait nullement que Paris encouragerait explicitement de telles initiatives ; elle pourrait toutefois produire un effet d’assurance indirecte, dans lequel certains partenaires jugeraient que l’approfondissement de la coopération avec la France — y compris dans le cadre de la dissuasion avancée — réduit le coût perçu d’une posture plus risquée à l’égard de Moscou.
Le danger principal tiendrait alors à un aléa d’entraînement : des États de première ligne pourraient être tentés de pousser plus loin la confrontation, ou d’adopter des comportements de test et de provocation, en supposant qu’ils bénéficieraient, en cas de crise, d’un soutien renforcé de la France, y compris dans le registre de la réassurance stratégique. Ce scénario, même s’il ne correspond pas à la finalité affichée de la doctrine française, augmenterait le risque qu’un incident local, une mission mal calibrée ou une initiative nationale de fermeté soit perçu par la Russie comme bénéficiant d’une forme de couverture politique française, avec pour conséquence possible une montée beaucoup plus rapide de l’escalade.
A l’approche du repère analytique de 2029, cette ambiguïté devient particulièrement sensible. Plus le renforcement conventionnel de l’Europe progressera, plus la Russie pourra percevoir certains comportements de partenaires européens — surtout s’ils sont associés à la dissuasion avancée française — comme des actes couverts par une menace nucléaire indirecte. Moscou pourrait alors être incitée à répondre de manière plus précoce et plus agressive, non seulement contre l’État concerné, mais aussi dans le registre de la coercition stratégique dirigée contre la France elle-même, afin de casser le lien politique que Paris cherche à tisser avec ses partenaires. La doctrine française nouvelle accroît ainsi la profondeur de la dissuasion européenne, mais elle augmente également, par ricochet, le risque qu’un État allié cherchant à tester Moscou, ou simplement à pousser plus loin la confrontation, se sente objectivement ou subjectivement mieux couvert qu’auparavant par la posture nucléaire française.
Conclusion
L’évolution stratégique actuelle conduit à distinguer avec davantage de netteté quatre niveaux d’analyse, qu’il importe de ne pas confondre.
Le premier est celui de la montée en puissance euro-atlantique. L’Union européenne et l’OTAN ont engagé une transformation profonde qui touche simultanément les capacités militaires, l’industrie de défense, la mobilité stratégique, la résilience sociétale et la préparation civilo-militaire. Ce mouvement n’est plus conjoncturel ; il est désormais structuré par un horizon explicite de préparation à 2030, prolongé dans l’Alliance par une logique d’effort durable jusqu’en 2035.
Le deuxième est celui du temps stratégique. Les prévisions disponibles ne permettent pas d’annoncer une date certaine de guerre avec la Russie, mais elles convergent vers l’idée d’une fenêtre de risque particulièrement sensible entre 2028 (élection présidentielle américaine) et 2030 (élection présidentielle russe), avec 2029 (élection au Parlement européen) comme repère analytique central. Ce jalon n’a pas valeur prophétique ; il fonctionne comme un point de convergence entre plusieurs horizons doctrinaux, capacitaires et prospectifs. Il signale moins une échéance fixe qu’un moment critique d’interaction entre réarmement européen, reconstitution russe et incertitudes sur l’engagement américain.
Le troisième est celui de la doctrine russe de contrôle de l’escalade. Dans un contexte de renforcement conventionnel de l’Europe, la Russie ne peut être comprise uniquement à travers ses capacités militaires classiques. La séquence doctrinale de 2024 montre qu’elle entend conserver la possibilité de bloquer l’escalade adverse et, le cas échéant, d’imposer une issue jugée acceptable au conflit par la coercition stratégique et par la menace nucléaire tactique. Cette logique confère à la période 2028–2030 une densité particulière : à mesure que l’Europe réduit ses vulnérabilités conventionnelles, Moscou peut être tentée de compenser par une politique d’intimidation doctrinale et nucléaire.
Le quatrième est celui des risques d’engrenage. Ceux-ci ne se réduisent ni à une décision offensive collective de l’Union européenne ou de l’OTAN, ni à une agression russe conçue de manière univoque. Ils tiennent également à la possibilité d’initiatives nationales inconsidérées (Pologne, Pays Baltes, Roumanie) de concert avec l’Ukraine, d’incidents mal calibrés, de missions de signalement, de provocations limitées ou de réactions précipitées. Les précédents turc de 2015 et britannique de 2021 montrent qu’un acte national, même présenté comme légitime et défensif, peut être interprété par Moscou comme une provocation majeure et produire un risque immédiat d’escalade. A cela s’ajoute désormais l’ambiguïté créée par la dissuasion avancée française : certains États européens particulièrement exposés pourraient être tentés de pousser plus loin la confrontation avec la Russie en escomptant bénéficier d’un soutien politique et stratégique renforcé de la France, ce qui amplifierait encore le risque d’engrenage.
Il en résulte une conclusion simple : la stabilité euro-atlantique dépendra autant de la robustesse des capacités de défense que de la capacité politique des Européens et de l’OTAN à maîtriser les signaux qu’ils produisent, à encadrer les initiatives nationales les plus risquées, et à empêcher que le renforcement de la dissuasion ne soit converti, par certains alliés ou par Moscou elle-même, en facteur supplémentaire de déstabilisation. Le risque principal n’est donc ni une rumeur, ni la simple répétition mécanique des modèles passés ; il réside dans la combinaison d’un réarmement accéléré, d’une coercition stratégique russe renforcée et d’une possibilité réelle d’escalade provoquée ou instrumentalisée à partir d’un incident local. C’est cette articulation qui donne à la période ouverte depuis 2022 sa gravité propre.
SOURCES
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URL : https://www.consilium.europa.eu/en/policies/strategic-compass/
Et : Conseil de l’Union européenne, A Strategic Compass for Security and Defence – For a European Union that protects its citizens, values and interests and contributes to international peace and security, document ST 7371/22, 21 mars 2022.
URL (PDF official): https://data.consilium.europa.eu/doc/document/ST-7371-2022-INIT/en/pdf
[2] Commission européenne, White Paper for European Defence – Readiness 2030, mars 2025.
URL (PDF officiel) : https://commission.europa.eu/document/download/54e45c92-bdbe-489c-bc2f-862dab1a5c18_en
URL (page de présentation) : https://commission.europa.eu/topics/defence/future-european-defence_en
[3] Commission européenne, Preserving Peace – Defence Readiness Roadmap 2030, 2025.
URL (PDF officiel) : https://commission.europa.eu/document/download/723c1b6c-5d3c-49e7-9051-e6ef62e6b946_en
[4] Commission européenne et Haute représentante de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, European Preparedness Union Strategy, JOIN(2025)130 final, 26 mars 2025.
URL (page officielle) : https://commission.europa.eu/topics/preparedness_en
URL (PDF officiel) : https://commission.europa.eu/document/download/526806b6-c4e1-43d1-81b7-947308efbab1_en?filename=eu-preparedness-union-strategy.pdf
[5] OTAN, NATO 2022 Strategic Concept, 29 juin 2022.
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[6] OTAN, Washington Summit Declaration, 10 juillet 2024.
OTAN, The Hague Summit Declaration, 25 juin 2025.
[7] OTAN, Secretary General’s Annual Report 2025, publié en 2026.
URL (page officielle) : https://www.nato.int/en/about-us/official-texts-and-resources/secretary-generals-annual-report/secretary-generals-annual-report-2025
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[8] International Institute for Strategic Studies (IISS), Defending Europe Without the United States: Costs and Consequences, 15 mai 2025.
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[13] Danish Defence Intelligence Service (DDIS), Assessment of the Hybrid Threat to Denmark, 3 octobre 2025.
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[14] Government of Sweden, Defence Resolution 2025–2030.
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[15] Government of the United Kingdom / Ministry of Defence, The Strategic Defence Review 2025 – Making Britain Safer: secure at home, strong abroad, 2025.
URL (page officielle) : https://www.gov.uk/government/publications/the-strategic-defence-review-2025-making-britain-safer-secure-at-home-strong-abroad
URL (PDF officiel) : https://assets.publishing.service.gov.uk/media/683d89f181deb72cce2680a5/The_Strategic_Defence_Review_2025_-Making_Britain_Safer-_secure_at_home__strong_abroad.pdf
[16] OTAN, Relations with Russia.
URL : https://www.nato.int/en/what-we-do/partnerships-and-cooperation/relations-with-russia OTAN, Deterrence and defence.
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[17] OTAN, Crisis management.
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URL : https://www.osce.org/secretariat/107484
OSCE, Revitalising Military Confidence-Building, Risk Reduction and Arms Control in Europe, 3 octobre 2016.
URL (PDF) : https://cdn.osce.org/sites/default/files/f/documents/6/a/261456.pdf
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URL : https://www.royalnavy.mod.uk/news/2021/june/10/210610-defender-black-sea
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Chatham House, Marion Messmer, The Baltic Sea is far from a “NATO lake” – the alliance must strengthen its defences, 22 avril 2024.
URL : https://www.chathamhouse.org/2024/04/baltic-sea-far-nato-lake-alliance-must-strengthen-its-defences
[22] Présidence de la Fédération de Russie, Заседание Постоянного совещания Совбеза по ядерному сдерживанию, 25 septembre 2024.
URL : http://kremlin.ru/events/president/transcripts/75182
URL (version spéciale) : http://special.kremlin.ru/events/president/news/75182
[23] Président de la Fédération de Russie, Указ Президента Российской Федерации от 19.11.2024 г. № 991. Об утверждении Основ государственной политики Российской Федерации в области ядерного сдерживания, 19 novembre 2024.
URL (Kremlin, version imprimable) : http://kremlin.ru/acts/bank/51312/print
URL (publication officielle) : http://publication.pravo.gov.ru/document/0001202411190001
URL (PDF officiel) : http://publication.pravo.gov.ru/file/pdf?eoNumber=0001202411190001
[24] William Alberque, Russian Military Thought and Doctrine Related to Non-strategic Nuclear Weapons: Change and Continuity, IISS, 22 janvier 2024.
URL (rapport complet PDF) : https://www.iiss.org/globalassets/media-library---content--migration/files/research-papers/2024/01/iiss_russian-military-thought-and-doctrine-related-to-non-strategic-nuclear-weapons_012024.pdf
[25] Dimitri Minic, La dissuasion nucléaire russe à l’épreuve de la guerre en Ukraine, Ifri, 6 octobre 2025.
URL (page) : https://www.ifri.org/fr/etudes/la-dissuasion-nucleaire-russe-lepreuve-de-la-guerre-en-ukraine
URL (PDF) : https://www.ifri.org/sites/default/files/2025-10/ifri_minic_dissuasion_nucleaire_russe_oct2025.pdf
[26] Dimitri Minic, Dissuasion nucléaire et dissuasion stratégique russes : théorie, doctrine, pratique et perspectives (1993–2024), Ifri / Les Champs de Mars, 28 janvier 2025.
[27] Présidence de la République, Déplacement sur la base opérationnelle de l’Île Longue, 2 mars 2026.
Version anglaise : https://www.elysee.fr/en/emmanuel-macron/2026/03/02/visit-to-the-ile-longue-operational-base
[28] Ministère des Armées et des Anciens combattants, Évolution de la dissuasion nucléaire française : vers une dissuasion avancée, 2 mars 2026.
URL : https://www.defense.gouv.fr/actualites/evolution-dissuasion-nucleaire-francaise-dissuasion-avancee
Et : Dissuasion nucléaire : discours du président de la République le 2 mars, 26 février 2026.
URL : https://www.defense.gouv.fr/actualites/dissuasion-nucleaire-discours-du-president-republique-2-mars
Dossier préparatoire (PDF) : https://www.defense.gouv.fr/sites/default/files/ministere-armees/dossier-preparatoire-discours-PR-2-mars-2026-dissuasion-nucleaire-francaise.pdf
[29] Vie publique, Déclaration de M. Emmanuel Macron, président de la République, sur la dissuasion nucléaire de la France, à l’Île Longue, 2 mars 2026.
Et : La “dissuasion avancée” : une évolution de la doctrine nucléaire française, 4 mars 2026.
URL : https://www.vie-publique.fr/en-bref/302309-dissuasion-avancee-evolution-doctrine-nucleaire-francaise
[30] Vie publique, Déclaration conjointe du Président Macron et du Chancelier Merz sur le renforcement de la coopération franco-allemande en matière de dissuasion nucléaire, 2 mars 2026.
[31] Fondation pour la recherche stratégique, Miguel Ángel García Carrasco, Emmanuelle Maitre, Étienne Marcuz, Discours de l’Île Longue : vers la “dissuasion avancée”, Note FRS n°10/2026, 5 mars 2026.
URL (page) : https://frstrategie.org/publications/notes/discours-ile-longue-vers-dissuasion-avancee-2026
[32] Darya Dolzikova et Héloïse Fayet, Macron Offers a Promising Vision for Nuclear Deterrence in Europe, RUSI, 11 mars 2026.
Voir aussi : Nuclear Deterrence in Shifting Euro-Atlantic Security Architecture, RUSI, 29 janvier 2026.
[33] International Institute for Strategic Studies (IISS), The French nuclear deterrent expands eastward, mars 2026.
URL (page) : https://www.iiss.org/publications/strategic-comments/2026/03/the-french-nuclear-deterrent-expands-eastward/
Voir aussi : French nuclear deterrence: Vive l’évolution, 12 mars 2026.