Vladimir Poutine au XIe Forum économique d’Extrême Orient - Vladivostok
/Traduction par Gaël-Georges Moullec, Dr-HDR en Histoire contemporaine.
Dans le cadre du XIe Forum économique d’Extrême Orient, l’intervention de Vladimir Poutine, tenue le 3 septembre, se concentre sur le développement de l’Extrême-Orient et de l’Arctique comme une priorité stratégique pour le XXIe siècle sans qu’aucune allusion à l’opération militaire spéciale ou à l’Ukraine ne soit faite.
Son intervention dresse le bilan des mesures engagées et fixe une nouvelle étape fondée sur l’investissement, les technologies, les infrastructures et les conditions de vie.
Ainsi, selon les données exposées, près de 25.000 milliards de roubles ont été investis en onze ans et le produit régional brut a plus que triplé. Des entreprises et infrastructures industrielles, énergétiques, ferroviaires et portuaires ont été mises en service. Le chômage régional s’établit à 2,2%, au niveau de la moyenne nationale, tandis que les petites et moyennes entreprises emploient environ un tiers des actifs.
À compter du 1er janvier 2027, un régime préférentiel unifié doit s’appliquer à l’ensemble de l’Extrême-Orient et de l’Arctique. Il comprendra des réductions de cotisations d’assurance, des préférences fiscales et douanières ainsi qu’un soutien aux infrastructures. Le président russe demande au gouvernement d’en garantir la cohérence juridique et de réduire les obstacles bureaucratiques.
De plus, une régime juridique spécial doit faciliter l’expérimentation des drones civils, des robots industriels, de la télémédecine et de l’intelligence artificielle appliquée au diagnostic médical. Le discours prévoit aussi le renforcement énergétique, l’extension des communications quantiques et le développement du corridor trans-arctique, dont le trafic devrait atteindre au moins 70 millions de tonnes par an à la fin de la décennie.
Toutefois, les questions posées au président russe durant la suite de l’événement permettent de revenir en particulier sur les dégâts causés par les attaques ukrainiennes sur les sites pétroliers russes et de tenter une synthèse.
Lors des échanges avec le modérateur, Vladimir Poutine présente la Russie comme engagée simultanément dans trois combats : la sécurité nationale, la protection de son économie et la poursuite de ses objectifs dans le conflit ukrainien.
La démographie, un défi stratégique majeur
En premier lieu, le président russe affirme sans ambiguïté que la baisse de la natalité constitue une menace pour la sécurité nationale russe. Selon lui, la cause profonde n'est pas l'opération militaire spéciale mais l'évolution des sociétés développées, marquées par un recul de l'âge du premier enfant et une fécondité insuffisante. Il appelle à une action globale de l'État, des médias et de la société afin de créer des conditions plus favorables aux familles.
Ukraine : des négociations sont encore possibles
Concernant le conflit ukrainien, Vladimir Poutine estime que la solution doit être trouvée avant tout par la Russie et l'Ukraine elles-mêmes, les autres puissances pouvant seulement faciliter le dialogue. Il considère qu'il existe toujours une possibilité d'accord et confirme la poursuite de contacts avec les États-Unis ainsi qu'avec des interlocuteurs ukrainiens.
Dans le même temps, il soutient que les attaques contre des navires et infrastructures civiles russes relèvent du « terrorisme d'État » et compliquent les perspectives de négociations. Il accuse également les alliés occidentaux de l'Ukraine qui, selon lui, garderaient le silence face à ces actions.
Il affirme aussi que les contacts avec l'administration américaine se poursuivent et souligne que Moscou reste favorable à un rétablissement complet des relations avec les États-Unis. Il déclare également que Donald Trump paraît disposé à poursuivre un dialogue constructif avec la Russie.
Sécuriser les infrastructures critiques
Interrogé sur les attaques contre les raffineries et les infrastructures énergétiques, Poutine avance deux réponses : le renforcement de la défense aérienne et la capacité de mener des frappes de représailles. Il indique que les entreprises russes investissent désormais dans la protection de leurs installations et affirme que ces mesures commencent à produire des résultats.
À propos de l'Oukaze n° 604[1] sur la défense des sites industriels privés stratégiques, il insiste sur le fait qu'il ne s'agit pas d'une nationalisation déguisée. Selon lui, le texte crée simplement pour les entreprises des obligations nouvelles de protection de leurs infrastructures, obligations qui n'existaient pas auparavant.
Mobilisation : aucun projet annoncé
Répondant à des rumeurs de plus en plus importantes, le président russe déclare qu'aucun scénario ne justifie actuellement une nouvelle mobilisation en Russie. Il présente les rumeurs à ce sujet comme une opération médiatique destinée à influencer les élections législatives russes. Il affirme que les forces russes ne connaissent pas de difficultés d'effectifs, le recrutement reposant, selon lui, sur le volontariat et les contrats.
Lecture de la situation militaire
Le président russe soutient que l'Ukraine souffre d'un déficit de motivation et d'un nombre important de désertions. Il affirme également que les pertes ukrainiennes excèdent les effectifs nouvellement mobilisés. Selon lui, les forces russes avancent quotidiennement sur l'ensemble de la ligne de front et le rythme de cette progression s'est récemment accéléré.
En synthèse
Le message central de Vladimir Poutine indique que la Russie doit se préparer à une confrontation durable tout en maintenant ouverts les canaux diplomatiques. Il présente la démographie comme un enjeu existentiel, la protection des infrastructures critiques comme une priorité immédiate, rejette toute perspective de nouvelle mobilisation et affirme que la dynamique militaire actuelle est favorable à la Russie.
[1] L’Oukaze n° 604 du Président de la Fédération de Russie établit un mécanisme d’administration temporaire applicable à certains actifs appartenant à des opérateurs économiques lorsque sont constatées des défaillances dans la protection ou le rétablissement du fonctionnement des infrastructures critiques. Le préambule justifie cette mesure par « l’accroissement des menaces pesant sur la sécurité des infrastructures critiques de la Fédération de Russie durant la période de l’opération militaire spéciale ».
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Ci-après la traduction des échanges entre le président russe Vladimir Poutine et le journaliste modérateur de la session plénière du XI Forum économique d’Extrême-Orient, Vladivostok, 3 septembre 2026.
K. Tokarev : Une question très brève, Vladimir Vladimirovitch, d’ordre plus général […] les données sur la natalité ne sont plus rendues publiques à partir de 2025… le taux de natalité constitue-t-il réellement une menace pour la sécurité nationale ?
V. Poutine : C’est bien le cas, et c’est ainsi que nous considérons la situation.
L’opération militaire spéciale a bien sûr une certaine influence, mais ce n’est pas le cœur du problème. Au Japon, par exemple, il n’y a pas d’opération militaire spéciale, ni en Corée du Sud, et pourtant le taux de natalité y est inférieur au nôtre. C’est pourquoi, oui, bien sûr, nous devons prêter attention à tous les facteurs, mais ce n’est sans doute pas le principal. Le facteur principal, c’est ce que j’ai dit : la mise en place des conditions nécessaires, en particulier la création d’incitations pour les familles et les jeunes femmes. Chez nous, le premier enfant commence à naître comme en Europe occidentale : une femme considère qu’il est possible ou opportun d’avoir son premier enfant vers 29 ans. Or, le temps de mettre un enfant sur pied, on n’a plus la force d’en avoir un deuxième. Vous comprenez ? C’est pourquoi il y a beaucoup à faire dans ce domaine, tant au niveau des mentalités, de la conscience collective, de l’ensemble de la politique de l’État, de la politique d’information, etc. Il s’agit d’un ensemble de questions très vaste et complexe. La démographie est, en général, à la frontière entre la science et l’art. C’est pourquoi, pour identifier tous les leviers décisifs et efficaces, il faut bien sûr travailler tous ensemble.
Nous savons bien, vous et moi, que dans une société post-industrielle, le taux de natalité est faible, tandis que dans les pays où la population est relativement pauvre, il est élevé. Et alors ? Où se trouve la réponse ? Il n’y a malheureusement pas encore de réponse directe. Mais nous ne devons pas regarder en arrière, mais aller de l’avant, et nous ferons tout pour que ce classement soit une réalité. C’est l’un de nos principaux défis. Nous y travaillerons, bien sûr.
K. Tokarev : Merci beaucoup.
Vladimir Vladimirovitch, permettez-moi, puisque nous avons abordé le sujet du sommet de l’APEC, de faire une brève digression, avec votre permission, avant de revenir à l’économie, à la relance du cycle économique, etc.
Cette nuit (ou, je ne sais pas, ce matin, à Moscou), le président des États-Unis, M. Trump, a déclaré qu’il était prêt à vous rencontrer, par exemple lors du sommet de l’APEC, mais uniquement si un accord de paix sur l’Ukraine était conclu. Parallèlement, vous aviez déclaré auparavant que le processus de négociation, le processus de paix, était de fait gelé.
Je ne parlerai même pas de « l’esprit d’Anchorage », qui semble avoir été définitivement enterré. Je ne sais pas si vous êtes d’accord avec cela ou non, mais c’est précisément sous cette forme que le sujet est abordé en coulisses. Les actifs russes à travers le monde sont pris pour cible, même le « Professeur Molchanov » – un navire de Roshydromet, qui semblait être un navire civil – a été intercepté, et ainsi de suite.
À votre avis, reste-t-il aujourd’hui , ne serait-ce qu’une perspective minimale de négociations de paix, de négociations de paix constructives, et non pas vides de sens, concernant le conflit ukrainien ? Car la partie américaine semble dire : « Nous sommes prêts, mais seulement une fois que tout aura déjà été convenu par d’autres, et comme si c’était sans leur participation. »
M. Bessent [ministre des finances des États-Unis] a également déclaré : « Nous sommes prêts à coopérer sur le plan économique, mais seulement une fois que vous vous serez mis d’accord sur l’Ukraine. » Y a-t-il peut-être quelque chose à l’ordre du jour, en ce moment même ?
Merci.
V. Poutine : N’est-ce pas là la bonne approche ? Je pense que c’est la bonne. Ce sont avant tout la Russie et l’Ukraine qui doivent s’entendre entre elles, et tous les autres pays sont prêts à les soutenir et à les aider, non seulement les États-Unis, mais aussi les pays ici présents. La République populaire de Chine, par exemple, attire elle aussi constamment l’attention sur ce point et contribue de toutes les manières possibles à ce que le problème soit résolu, avant tout par des moyens pacifiques. Le président Xi Jinping, lorsque nous le rencontrons, soulève lui aussi constamment cette question.
Mais en fin de compte, ce sont avant tout les pays impliqués dans le conflit – à savoir la Russie et l’Ukraine – qui doivent résoudre ce problème. Cette approche est la bonne. Nous sommes toutefois reconnaissants envers tous ceux qui s’efforcent d’apporter leur contribution au règlement de cette question.
Y a-t-il des chances ? À mon avis, oui, il y en a.
Quant au fait que vous ayez attiré l’attention sur les saisies de navires civils, sur les frappes contre des navires marchands civils, et surtout sur les menaces d’attaques contre des aéronefs civils dont nous avons entendu parler récemment, il s’agit bien sûr d’une manifestation de terrorisme d’État, ce qui complique, sans aucun doute, la possibilité de mener des négociations de paix bilatérales.
Soit dit en passant, ceux qui gardent le silence, ceux qui n’y prêtent pas attention – je pense avant tout aux alliés occidentaux de l’Ukraine – se rendent complices du terrorisme international. Comment pourrait-il en être autrement ? Il est impossible de l’interpréter autrement.
Quant à nos contacts avec l’administration américaine, ils se poursuivent. Nous sommes en contact avec l’administration américaine et nous le sommes encore aujourd’hui. J’espère que ces contacts se poursuivront ; nous sommes favorables à un rétablissement complet de nos relations avec les États-Unis, mais cela ne dépend pas uniquement de nous, cela dépend aussi de la partie américaine.
Le président Trump, si je comprends bien, en a conscience et en est conscient, est disposé à mener un travail positif et constructif. Tout le monde est déjà au courant des contacts entre les services de renseignement, ainsi qu’entre les représentants de l’administration désignés par le président Trump pour poursuivre le dialogue avec la Russie. Tout cela fonctionne. J’espère que cela aboutira finalement à un résultat positif.
Nous avons de nombreux amis aux États-Unis. L’un d’entre eux se trouve dans cette salle : M. Steven Seagal [acteur], que je vous invite à accueillir chaleureusement. C’est le meilleur ambassadeur de la paix, bien connu non seulement comme acteur dans le monde entier, mais aussi comme un grand ami de la Russie ici, dans notre pays.
K. Tokarev : Je n’ai jamais rencontré M. Seagal aux États-Unis, mais je le vois chaque année en Extrême-Orient, notamment à Vladivostok. Et cela fait bien sûr partie intégrante de notre forum.
Vous avez évoqué précédemment le fait que vous entreteniez également des contacts en Ukraine. Dans quelle mesure sont-ils constructifs, dans quelle mesure contribuent-ils à mettre fin au conflit et à aboutir à un accord de paix durable ?
V. Poutine : Vous savez, il m’est difficile de dire pour l’instant dans quelle mesure ils mènent à un accord de paix, compte tenu des déclarations que nous avons entendues ces derniers temps de la part des dirigeants ukrainiens. Mais ces contacts existent bel et bien, ils se poursuivent actuellement, notamment par l’intermédiaire des services spéciaux avant tout.
[…]
K. Tokarev : Merci beaucoup.
Je ne peux m’empêcher de passer des hautes technologies à un domaine peut-être un peu moins technologique : parler du raffinage du pétrole, parler, bien sûr, de l’essence, ou plutôt de la situation sur le marché des carburants dans son ensemble. Celle-ci a pris une grande partie de l’économie russe par surprise. Malheureusement, nous continuons, , à subir des attaques contre nos infrastructures, à faire face aux conséquences de ce que nous appelons communément la « crise des carburants », et nous continuons d’observer cette situation. Savons-nous enfin comment prévenir de telles situations ? Et puis il y a les stocks des places de marché, dont vous avez également parlé dans votre discours d’ouverture, ainsi que l’économie des plateformes.
Sait-on comment prévenir de telles situations ? Ou bien, tant que l’opération militaire spéciale se poursuit, n’y a-t-il pas d’approche commune et, hélas, ne sera-t-il pas possible de les prévenir ?
V. Poutine : Bien sûr que oui. Eh bien, tant que l’opération militaire spéciale se poursuit, il n’y a qu’une seule réponse : renforcer le système de défense aérienne.
Et sur quoi tiens-je à attirer votre attention ? Pourquoi nous sommes-nous retrouvés confrontés à cette situation ? Parce que nous partions du principe qu’il s’agissait d’installations purement civiles, qui ne pouvaient en aucun cas être la cible d’attaques, même en cas de conflit armé. En ce sens, nous nous sommes trompés : notre adversaire, malheureusement, voit les choses autrement et a commencé à frapper des cibles civiles, purement civiles.
Comme vous pouvez le constater, nous avons été contraints de riposter de manière symétrique. Et, à en juger par les apparences, notre riposte s’est globalement avérée très significative pour ceux qui ont ouvert cette boîte de Pandore.
Mais il y a un autre aspect à prendre en compte. Tout d’abord, nous devons agir tous ensemble, et nos entreprises se sont désormais mobilisées dans ce sens. Je vous assure que les résultats sont déjà là – et qu’ils continueront d’être au rendez-vous. Avant-hier, pendant la nuit, il y en a encore eu – j’en ai déjà parlé au Kirghizistan, il y en a peut-être eu cette nuit aussi, je n’ai tout simplement pas encore eu le temps d’en discuter avec la direction du ministère de la Défense –, la nuit d’avant-hier, trois raffineries ont été attaquées. Toutes les attaques ont été repoussées.
Les entreprises se sont mobilisées et ont commencé à investir dans la protection de leurs sites. Cela porte déjà ses fruits et produit les effets escomptés. Nous allons poursuivre dans cette voie. Cela nous sera utile à l’avenir. Cela crée toujours des conditions et des garanties de sécurité.
Bon, les travaux de rénovation sont en cours. Hier, le ministre de l’Énergie a indiqué qu’il restait environ 10 % des travaux à réaliser, sur 10 % des entreprises. Mais ces entreprises… J’ai rencontré nos principales sociétés : les cours du pétrole ont augmenté et il est plus rentable d’exporter du pétrole brut. À combien en est-on actuellement ? 95 dollars, je crois, le baril de Brent ; il est plus rentable d’exporter du pétrole brut que de le raffiner dans le pays. Mais nos entreprises ont tout de même le sens des responsabilités ; je le répète, les travaux de remise en état avancent à un rythme assez soutenu. Je pense que nous remettrons en état les 10 % restants dans les plus brefs délais.
K. Tokarev : Merci.
Pour poursuivre : les Russes doivent-ils tout de même s’habituer à des pénuries systématiques de carburant, ou non ? C’est ma première question.
Et je ne peux m’empêcher de vous demander, puisque vous avez dit qu’il n’y avait qu’une seule solution : le développement de la défense aérienne, ce qui est indéniable. Pourquoi a-t-on eu besoin…
V. Poutine : Il y en a une deuxième.
K. Tokarev : D’accord.
V. Poutine : Porter des frappes de représailles, afin que personne n’ose nous nuire, c’est tout.
K. Tokarev : Mais alors, pourquoi a-t-on eu besoin du décret sur la protection des infrastructures critiques ?[1] Lors de votre discours à Bichkek, vous avez déclaré qu’il n’était pas question de nationalisation, ni de nationalisation des actifs. Cela n’aiderait pas, et cela ne peut en principe pas se produire. Mais alors, pourquoi ? Y a-t-il des contrevenants spécifiques qui ne respectent pas leurs obligations, ou s’agit-il de problèmes systémiques ? Car, je le répète, cela inquiète beaucoup le monde des affaires. Il y a trop peu de critères concrets concernant la rapidité, l’adéquation, etc. Je vous demande de répondre au monde des affaires.
V. Poutine : Oui, le monde des affaires est parfaitement au courant de tout, je les rencontre régulièrement. Vous enfoncez, comme on dit, une porte ouverte. Cela tient à une seule chose. Vous dites : tout le monde connaît ses obligations. Mais personne n’avait la moindre obligation de protéger ses entreprises du secteur pétrolier et gazier. Les entreprises n’avaient aucune obligation de protéger le système de défense aérienne ni de dépenser de l’argent pour celui-ci. Il n’y en avait pas. Il ne s’agit absolument pas ici de projets de nationalisation. Qu’est-ce que cela vient faire là-dedans ? Cela n’a absolument rien à voir. L’État n’avait nullement l’intention de nationaliser quoi que ce soit.
Nous avons demandé à nos collègues, en l’occurrence ceux du secteur pétrolier et gazier, de veiller à la protection de leurs entreprises. Il n’y avait pas de telles obligations. Compte tenu de ce décret, de telles obligations ont vu le jour.
Je tiens à souligner, et mes collègues… Il s’agit de sommes considérables, vous comprenez. Eh bien, je dirais que rien que pour une seule de nos grandes entreprises, dont j’ai discuté hier et avant-hier, il est question de dizaines de milliards de roubles. Elles investissent leur argent dans l’achat des équipements nécessaires et dans la formation de spécialistes chargés de la protection de leurs entreprises. Voilà de quoi il s’agit. C’est là, et uniquement là, que réside le sens et l’objectif du décret dont vous avez parlé.
K. Tokarev : Ai-je bien compris : il ne faut pas s’habituer à des pénuries régulières de carburant, puisque nous travaillons avec la défense aérienne, que nous menons des frappes, et que le décret doit fonctionner comme prévu ?
V. Poutine : Nous devons être prêts à tout, et seule notre préparation à toute éventualité fera comprendre à tous ceux qui veulent nous nuire qu’il vaut mieux ne pas le faire.
K. Tokarev : Merci.
K. Tokarev : Vladimir Vladimirovitch, nous avions entamé avec vous une discussion sur la situation du budget russe. J’espère bien sûr que nous n’en avons pas encore fini, il nous reste encore un peu de temps pour discuter, mais j’aimerais revenir au budget, ou plutôt aux pratiques de son financement, en particulier à une pratique que, j’en suis sûr, beaucoup d’entre vous connaissent : les contributions volontaires des entreprises. Il existe une règle claire…
V. Poutine : Non, je proteste. Il n’y a pas de prélèvements.
K. Tokarev : Des dons volontaires.
V. Poutine : Il y a des contributions volontaires. Ce sont deux choses absolument différentes.
Excusez-moi, pour l’amour de Dieu, de vous avoir interrompu, mais il s’agit bel et bien d’une initiative du monde des affaires, ce ne sont en aucun cas des prélèvements. J’ai rencontré des représentants de nos milieux d’affaires. Les gens se sont levés, de manière tout à fait inattendue pour moi, tout à fait inattendue, et ont proposé d’apporter une certaine contribution. Vous savez… Chez nous, on a traditionnellement des attitudes différentes envers le monde des affaires, disons-le ainsi. Ces personnes ont pris l’initiative de se lever et ont déclaré : « Nous travaillons dans ce pays, nous sommes citoyens de ce pays, nous avons, dans l’ensemble, accumulé des fortunes personnelles considérables, et le monde des affaires se sent en confiance, malgré tous les problèmes. Nous souhaitons, dans le contexte actuel, contribuer au développement tant de l’économie que du secteur social », ce qui est le plus important. Il s’agit avant tout de l’éducation, de la santé et de certains autres domaines d’action de l’État.
Et d’ailleurs, nous n’avons rien demandé, nous n’avons en aucune manière orchestré cette situation. Mais je vous raconte exactement les faits tels qu’ils se sont déroulés. Puis ces contributions ont été versées, directement sur le compte du ministère des Finances de la Fédération de Russie, qui répartit ces fonds, je le répète, avant tout pour répondre aux besoins sociaux.
Je tiens à remercier le monde des affaires russe, y compris les collègues ici présents, pour cette initiative. Merci beaucoup.
K. Tokarev : Vladimir Vladimirovitch, pourriez-vous tout de même lever un peu le voile sur ce mystère, si vous avez des chiffres en tête : combien y a-t-il eu d’entrepreneurs aussi consciencieux ? Peut-être les montants des contributions. Vous avez tout à fait raison, oui, les prélèvements, s’ils sont volontaires, ne sont que des prélèvements volontaires-contraints, alors qu’il s’agit ici de contributions.
V. Poutine : Siluanov va rentrer des États-Unis – vous avez parlé du développement des relations avec les États-Unis, notre ministre des Finances, je ne sais pas s’il est rentré ou non, il était là-bas pour le « G20 » –, il vous donnera les chiffres exacts s’il le souhaite – je ne sais pas, je ne vais pas le forcer, – mais il s’agit de centaines de milliards de roubles.
K. Tokarev : Vladimir Vladimirovitch, je comprends que notre session et le forum lui-même soient consacrés avant tout au développement de l’Extrême-Orient et du pays dans son ensemble. Mais je ne peux m’empêcher de vous interroger sur l’opération militaire spéciale.
Bien sûr, j’ai écouté votre intervention, ou plutôt vos réponses à vos collègues à Bichkek. Vous avez décrit de manière extrêmement détaillée la situation sur la ligne de contact, dans la zone d’opérations spéciales dans son ensemble. S’il y a quelque chose à ajouter – après tout, chez nous, il arrive que beaucoup de choses changent en l’espace de quelques jours –, je vous prie de le faire.
Et je ne peux pas, bien sûr, une fois de plus, excusez-moi… C’est, vous le savez, comme pour les interventions : il y a des sujets qui reviennent sans cesse dans l’espace médiatique, certains sont fiables, d’autres font partie de la guerre de l’information, etc. Je ne peux m’empêcher de vous interroger une nouvelle fois sur la perspective d’une mobilisation.
Je me permets de vous citer (quand aura-t-on à nouveau l’occasion de le faire depuis une telle tribune ?) : « Des conneries, une attaque médiatique contre la Russie ».
Mais avons-nous réellement assez de combattants ? Et envisagez-vous une mobilisation ? Si oui, dans quel scénario ?
V. Poutine : Il n’existe à ce jour aucun scénario qui nécessiterait une mobilisation. Il s’agit d’une attaque médiatique de la part de l’adversaire à l’approche des élections à la Douma d’État, visant à influencer les résultats. C’est tout simplement une opération médiatique orchestrée.
Chez nous, comme on le sait, les gens s’engagent volontairement et signent des contrats, contrairement à ce qui se passe en Ukraine : comme on le voit chaque jour à la télévision et sur Internet, en Ukraine, on attrape les gens comme des chiens errants et on les traîne de force au front.
C’est pourquoi le niveau de préparation de l’adversaire aux opérations militaires et sa motivation sont très faibles, et le nombre de déserteurs très élevé. Rien qu’officiellement, plus de 300 000 procédures pénales pour désertion ont été ouvertes, mais en réalité, bien sûr, je pense qu’il y en a au moins un demi-million. Si 300 000 procédures, voire plus, ont été officiellement engagées pour désertion, qu’est-ce que cela signifie ?
Les opérations militaires constituent une affaire complexe et difficile, et bien sûr, de nombreux problèmes surgissent. Nous les résolvons.
En ce qui concerne les effectifs militaires, nous n’avons aucun problème ici. En revanche, chez l’adversaire, les pertes s’accumulent chaque mois ; leur nombre est nettement supérieur à celui des personnes enrôlées à la suite d’une mobilisation forcée. Les retours des hôpitaux… Cela représente chaque mois une perte de 8 000 à 12 000 hommes. Chaque mois. C’est pourquoi l’évolution de la situation sur la ligne de contact est claire pour tout le monde. On peut raconter ce qu’on veut, mais les troupes russes avancent chaque jour, chaque jour, et ce sur tous les secteurs de la ligne de contact : parfois plus vite, parfois plus lentement, et ces derniers temps, le rythme s’accélère.
Mais notre forum n’est tout de même pas consacré au conflit en Ukraine, mais à l’économie. Et notre cher ami, le président de l’Indonésie, dans son intervention, a rappelé un proverbe russe : « Un homme seul n’est pas un guerrier. » Il y a donné, je pense, un sens purement économique. Mais je voudrais poursuivre cette réflexion, en lui donnant moi aussi un sens purement économique : ensemble, nous vaincrons.
K. Tokarev : Vladimir Vladimirovitch !
Chers participants à notre séance plénière !
Il me semble que c’est là le point culminant de notre discussion, que nous aimerions bien sûr poursuivre encore et encore, mais chacun a ses propres projets. Il est temps de reprendre le travail. Nous souhaitons plein succès à tous les participants au Forum économique de l’Orient et à tous ceux avec qui nous travaillons chaque jour pour le bien de nos pays et de la Russie.
Merci.
V. Poutine : Je tiens également, au nom de tous les participants à notre débat, à remercier notre modérateur et à vous exprimer toute notre gratitude.
[1] L’Oukaze n° 604 du Président de la Fédération de Russie établit un mécanisme d’administration temporaire (« временное управление ») applicable à certains actifs appartenant à des opérateurs économiques lorsque sont constatées des défaillances dans la protection ou le rétablissement du fonctionnement des infrastructures critiques. Le préambule justifie cette mesure par « l’accroissement des menaces pesant sur la sécurité des infrastructures critiques de la Fédération de Russie durant la période de l’opération militaire spéciale » (« В связи с нарастанием в период проведения специальной военной операции угроз безопасности объектов критической инфраструктуры Российской Федерации »).