Interview de Renaud Ghia – Président de Tixeo
/L’interview a été réalisée à l’occasion du Forum INCYBER 2026
SDBR News : Quelle est la particularité de la solution Tixeo* ?
Renaud Ghia : Tixeo est un éditeur de solutions de visioconférence et de collaboration, depuis 20 ans, qui a mis la sécurité des communications au cœur de ses solutions : chiffrées de bout en bout avec une technologie véritablement souveraine.
SDBR News : Dire que c’est souverain, n’est-ce pas un peu succomber à la mode ambiante ?
Renaud Ghia : C'est très tendance aujourd’hui, mais chez Tixeo nous sommes souverains depuis nos débuts : nous maîtrisons de bout en bout notre technologie. Quels sont les risques sinon ? Le premier risque est le « data leak », autrement dit le vol de données et donc l’espionnage. Le deuxième risque est le défaut de résilience. Aujourd'hui, quand vous travaillez sur Teams ou sur WebEx (Cisco), votre principal risque est la rupture opérationnelle. Du jour au lendemain, une décision géopolitique peut vous faire perdre l’accès à votre outil et donc à vos données.
SDBR News : Que signifie pour vous maitriser de bout en bout?
Renaud Ghia : Notre outil permet de mettre en relation : vidéoconférence, audio, partage de documents, messagerie, espace de discussion. Le tout chiffré de bout en bout, avec une technologie de chiffrement de bout en bout 100% propriétaire. Quand je dis que nous maîtrisons de bout en bout, c’est parce que je pense que nous sommes vraiment le seul acteur à maîtriser toutes les briques, de l'aspect protocolaire à l'aspect compression audio-vidéo et à l'aspect chiffrement. Aujourd'hui, la plupart de nos concurrents sont américains et sont soumis à des lois extraterritoriales : Teams, Google Meet, Zoom, WebEx.
SDBR News: Tixeo a 20 ans. Comment êtes-vous arrivés au chiffrement de bout en bout?
Renaud Ghia : Tixeo a eu 3 vies. Dans la première nous faisions des environnements collaboratifs 3D, donc nous n’étions pas dans la cybersécurité ; nous utilisions la 3D pour améliorer la collaboration. Dans notre deuxième vie, nous étions devenus un outil générique de web conférence, donc nous faisions de la communication mais sans spécificité. Or nous nous sommes rendu compte qu'il y avait beaucoup de clients français dans le domaine de la Défense et que certains venaient nous voir parce que notre technologie était française. Donc, en 2015, nous avons fait le pari de nous focaliser sur la sécurité en travaillant sur l'aspect technologique, c'est-à-dire en développant un chiffrement de bout en bout. Nous avons été le premier acteur à avoir une solution de visioconférence chiffrée de bout en bout certifiée CSPN par l’ANSSI.
SDBR News : Et vos clients ont accroché?
Renaud Ghia : Les gens nous demandaient : « mais à quoi ça sert » ? En fait, tout ce qui se dit dans une visioconférence c'est souvent des informations sensibles. Et qui plus est, depuis la crise sanitaire du Covid, toutes les réunions maintenant se font quasiment à distance, car il y en a toujours un qui est à Aix-en-Provence, l'autre à Bordeaux, etc. Aujourd’hui, nous avons des milliers d’utilisateurs qui choisissent Tixeo pour collaborer en ligne sereinement, peu importe la criticité des sujets et la localisation des équipes. Chez Tixeo, toutes mes équipes sont réparties en France et les gens travaillent de chez eux. Les 35 collaborateurs sont devenus les premiers utilisateurs de nos solutions, ce qui nous a permis de développer des fonctionnalités de collaboration innovantes. C'est la meilleure démonstration. Nous offrons des fonctionnalités qu'on ne va pas retrouver chez nos concurrents, vraiment adaptées aux équipes hybrides. Par exemple, Tixeo Workspaces : ce sont des espaces de travail tout le temps disponibles où on travaille en autonomie tout en visualisant nos collègues dans des bulles vidéo. Si j'ai des collaborateurs qui discutent entre eux, je vois les bulles se rapprocher et prendre une couleur spécifique. Et si je veux m'incruster dans la conversation, je clique sur une des bulles et j’entre dans la conversation. En fait, avec Tixeo nous recréons toutes les communications informelles qu'on peut avoir dans une entreprise en présentiel, tout en offrant un niveau de sécurité maximal.
SDBR News : Vos labels sont-ils un atout pour certains clients ?
Renaud Ghia : Oui. Toutes nos offres intègrent la technologie de visioconférence Tixeo certifiée CSPN par l'ANSSI, que nous sommes en train de renouveler pour la quatrième fois depuis 2017. C’est pour cela que 30% des plus grandes entreprises de Défense européennes font confiance à Tixeo, qui est d’ailleurs membre du GICAT. Leurs données sont hébergées en Europe et sont traitées par Tixeo en conformité totale avec le RGPD.
SDBR News : La DINUM ne vous a-t-elle pas fermé le marché des agences de l’État avec « La Suite » ?
Renaud Ghia : Absolument, mais pas qu’à Tixeo, à tout l'écosystème du logiciel collaboratif. L’intention affichée est bonne, puisqu’il s’agit de reprendre le contrôle sur nos données en France, mais en réalité la solution proposée pose beaucoup de questions. « La Suite » est un assemblage de briques open source. Concernant la brique Visio, elle se base sur une brique américaine nommée LiveKit qui a été développée à San Francisco. La maîtrise technologique, c'est la compétence. Est-ce que vous croyez vraiment que la DINUM a la maîtrise technologique, donc la souveraineté sur LiveKit? Ils n'ont pas la maîtrise de la roadmap et ils n'ont pas forcément les compétences en interne.
Il ne faut pas confondre le fait que ce soit open source avec le fait d’être souverain. Open source, c'est surtout transparent et ouvert à tous, mais ça ne veut pas dire qu'on a la maîtrise technologique.
Pour autant LiveKit est une bonne solution. Mais qu'est-ce qui se passera si, du jour au lendemain, LiveKit décide de ne plus être open source ? S'il décide de faire payer les licences ? L'open source c'est bien mais enfin, comment vivent-ils ? Il y a beaucoup d'acteurs français qui ont démarré l'open source et qui en reviennent, parce qu'ils n'arrivent pas à en vivre. En fait, si on regarde les chiffres, 90% du marché des revenus de l'IT sont sur des technologies propriétaires. Le marché de l'open source, c'est moins de 10%. Quand la DINUM choisit une brique open source, il y a zéro euro qui va dans l'écosystème, même si la brique open source est française. Sauf à faire payer des services annexes, mais dans ce cas il faut le dire…
SDBR News : Donc l’open source est un leurre ?
Renaud Ghia : On parle beaucoup de souveraineté numérique, mais rarement de ce qui la fragilise vraiment. L'open source a cette image rassurante de liberté et de transparence et elle n'est pas fausse. Mais la liberté d'accéder à un code ne protège pas contre la dépendance à ceux qui le font vivre. Un changement de licence, un rachat, un pivot stratégique : des organisations entières se sont retrouvées exposées du jour au lendemain, sans alternative prête. La résilience, ça se construit avant la crise et ça commence par une question simple : est-ce que l'acteur sur lequel je m'appuie partage mes contraintes, mes valeurs, mon cadre juridique ?
Un éditeur européen répond à des juridictions connues, évolue dans le même environnement réglementaire et a, structurellement, intérêt à ce que ses clients gardent le contrôle. Il y a aussi une dimension collective qu'on sous-estime puisque chaque choix technologique contribue ou non à faire exister un écosystème. L'Europe a des expertises solides dans le collaboratif, dans la sécurité, dans les infrastructures critiques. Ces expertises existent parce que des acteurs ont investi, ont tenu, ont continué. Et elles ne se maintiennent que si on s'en sert…