La dilatation du présent : pourquoi le monde numérique n'oublie rien...

La dilatation du présent : pourquoi le monde numérique n'oublie rien…

Par Calixte Descamps, experte Privacy chez Adequacy*

L'idée de cet article trouve sa source dans une scène du roman d'Alessandro Fiorentino intitulé Chapitre 29. Au cours de ce récit, le professeur Libero se retrouve face à ses étudiants pour un débat qui semble, au premier abord, classique. Ses élèves lui opposent le célèbre syllogisme de l'innocence : si l'on n'a rien à se reprocher, alors on n'a rien à cacher, et la vie privée devient une préoccupation superflue. C'est à cet instant précis que le professeur Libero introduit une notion fondamentale pour comprendre notre époque : la dilatation du présent.

Le piège du rien à cacher et le déni de l'intimité

L'argument du rien à cacher repose sur une confusion majeure entre l'intimité et la culpabilité. Dans le récit de Fiorentino, le professeur Libero démontre que la vie privée n'est pas un voile jeté sur des fautes, mais l'espace nécessaire à la construction de soi. En prétendant n'avoir rien à cacher, les étudiants abandonnent sans le savoir leur droit à l'évolution. Ils oublient que ce qui est anodin aujourd'hui peut devenir préjudiciable demain, non pas parce que l'acte a changé, mais parce que le contexte social ou politique a basculé.

Cette confrontation académique met en lumière une réalité brutale : la transparence totale n'est pas une preuve d'innocence, c'est une mise à nu qui nous prive de notre droit au secret, à la pudeur et, in fine, à notre liberté de mouvement intellectuel. Comme le souligne l'analyse des controverses sur l'intimité, la vie privée est une condition de la liberté politique. Sans jardin secret, l'individu se conforme au regard de l'autre par peur du jugement permanent, transformant la société en une maison de verre où l'originalité s'efface devant la norme.

La dilatation du présent selon Alex Türk

Cette réflexion littéraire rejoint les analyses d'Alex Türk, ancien président de la CNIL, qui a longuement théorisé la dilatation du présent. Pour illustrer ce concept, il racontait souvent avec humour une anecdote personnelle : une photo de jeunesse où, lors d'une manifestation étudiante, il avait montré ses fesses. Si cet instant de bravoure potache le fait sourire aujourd'hui, c'est parce que la trace physique a disparu avec le temps. Alex Türk soulignait que si cet événement s'était produit à l'ère des réseaux sociaux, cette image le poursuivrait éternellement, figée dans un présent perpétuel, venant heurter sa crédibilité d'homme d'État des décennies plus tard.

Le monde numérique a aboli la frontière entre le passé et l'actualité. Pour Alex Türk, l'oubli est devenu l'exception et la mémoire la règle. Il aimait citer Charles Baudelaire qui revendiquait deux droits essentiels souvent oubliés : le droit de s'en aller et le droit de se contredire. La dilatation du présent tue ces deux libertés. En nous empêchant de disparaître ou de changer d'avis sans être rappelés à nos déclarations passées, elle nous condamne à une cohérence forcée et nous prive de notre droit à la métamorphose.

L'intelligence artificielle comme moteur de persistance

L'arrivée massive de l'intelligence artificielle aggrave ce phénomène de manière exponentielle. Là où un humain finit par oublier ou perdre de vue une information ancienne, l'IA dispose d'une mémoire absolue et infatigable. Elle ne se contente pas de stocker la donnée, elle la traite et l'intègre dans des modèles prédictifs. La donnée n'est plus un simple souvenir, elle devient un outil de calcul.

Le danger réside dans le fait que l'IA utilise ce passé dilaté pour décider de notre futur. Un algorithme de recrutement ou de scoring de crédit ne fera pas de distinction entre une donnée obsolète et une réalité présente. Pour la machine, tout est actuel. L'IA transforme la dilatation du présent en une prison algorithmique où nos données d'hier dictent nos opportunités de demain. Elle réifie l'individu en le figeant dans ses statistiques passées, rendant l'oubli techniquement et logiquement impossible dans un système qui ne valorise que la corrélation constante.

Du professeur Libero au phénomène du sharenting**

Ce lien entre mémoire éternelle et perte de contrôle est particulièrement visible dans le sharenting. Lorsque des parents exposent la vie de leurs enfants en ligne, ils créent pour eux une dilatation du présent subie. L'enfant, comme les étudiants du professeur Libero, se retrouvera confronté à une identité numérique qu'il n'a pas choisie et qui ne s'effacera jamais.

Le sharenting est l'application concrète du syllogisme dénoncé par l'enseignant : sous prétexte de partager un bonheur innocent, on oublie que l'on prive l'autre de son droit à l'anonymat futur. On fige l'individu dans une image d'enfance qui le suivra jusque dans sa vie d'adulte. C'est ici que la boucle se boucle : l'absence de secret dans l'enfance, justifiée par l'innocence du moment, devient une charge indélébile dans un futur où le présent ne finit jamais de s'étirer.

De la mémoire éternelle à la dilatation de la réalité

Cette réflexion nous amène vers une frontière encore plus trouble. Si la dilatation du présent nous fige dans nos actes passés, l’émergence des technologies de synthèse introduite par l'IA générative crée une rupture radicale : la dilatation de la réalité elle-même. Désormais, la menace ne vient plus seulement de ce que nous avons réellement fait, mais de ce que nous pourrions avoir fait dans un monde numérique devenu malléable.

Lorsque le professeur Libero expliquait que l'innocence ne protégeait pas de la perte d'intimité, il ne pouvait prévoir que l’image même de cette innocence pourrait être détournée par des deepfakes ou des contenus factices. Dans une société où le passé ne s'efface jamais, une fausse information bénéficie de la même puissance de sédimentation qu'une vérité. La dilatation du présent offre ainsi un terreau fertile à la persistance du faux : une fois injectée dans ce flux perpétuel, la fiction devient une composante indélébile de l'identité numérique.

Une société sans droit à l'erreur et sans preuve de vérité

Au bout de cette réflexion, une question de société s'impose : quelle place reste-t-il pour la liberté dans un monde qui n'oublie rien et qui peut tout inventer ? Si chaque mot est conservé et chaque image peut être synthétisée, l'individu finit par s'autocensurer. Le droit à la vie privée n'est pas un luxe pour ceux qui cachent des crimes, c'est l'oxygène nécessaire pour que chacun puisse évoluer, se tromper et se réinventer.

Nous passons d'une lutte pour le droit à l'oubli à une lutte pour le droit à l'authenticité de sa propre vie. Dans un monde où le présent s'étire à l'infini et où la réalité devient une donnée que l'on peut manipuler, la protection des données devient le dernier rempart pour sauver non pas seulement notre secret, mais notre réalité même. Calixte Descamps

*https://www.adequacy.app - Lire aussi: https://www.sdbrnews.com/sdbr-news-blog-fr/adequacy-une-solution-souveraine?rq=adequacy

**Le « sharenting » (mot-valise anglais composé de share, partager, et parenting, parentalité) est une pratique qui consiste, pour les parents, à publier des photos ou des vidéos de leurs enfants sur les réseaux sociaux.