Inde-France : du Pacifique à la mer d'Arabie, l'axe d'un monde apaisé

Par M.J. Akbar, ancien ministre délégué aux Affaires étrangères de l'Inde

Et directeur éditorial d'India Today

Les amis, dit un proverbe oriental, sont ceux qui mangent ensemble, voyagent ensemble et affrontent ensemble le danger. L'Inde et la France sont devenues partenaires stratégiques à un moment de péril mondial extrême. C'est à l'honneur de leur maturité de l'être devenues sans tapage : la valeur de ce partenariat est désormais reconnue par les nations qui comprennent que le monde a besoin de nouveaux points d'ancrage.

Les principes qui avaient préservé un ordre relatif se fragmentent sous nos yeux. L'ère moderne avait commencé en 1946, quand la Charte des Nations unies délégitimait les Empires : ceux de Londres et de Paris étaient immoraux, mais non illégaux. L'État-nation souverain devenait alors la pierre angulaire d'un nouvel ordre. Or cet ordre s'effondre dès lors que ses gardiens autoproclamés violent à leur tour la souveraineté d'États au nom de leur hégémonie. L'anarchie s'installe et les Nations unies demeurent figées. Dans cette crise, l'Inde et la France valent ensemble plus que la somme de leurs parts.

Encore faut-il, pour le mesurer, sortir du tropisme terrien de la géopolitique. Le pétrole est impuissant sans la mer, le commerce intenable sans les routes maritimes : l'eau est au moins autant que la terre une cause de conflit. La guerre d'Ukraine n'a pas commencé en 2022 mais en 2014, quand la Russie a pris la Crimée. Le silence des chancelleries occidentales avait alors laissé croire à Moscou que l'Occident était ce que Mao appelait « un tigre de papier ». Cette évidence n'est mieux comprise aujourd'hui que parce qu'une guerre s'est ouverte autour des flux énergétiques de l'Iran, un conflit qui s'enracine en 1979, quand la révolution islamique bouleverse le contrôle américain du Golfe.

L'Ukraine fut la bataille d'ouverture de ce que l'on peut nommer la guerre des Cinq Mers : Méditerranée, mer Noire, mer Caspienne, mer Rouge et mer d'Arabie. Ces cinq mers en cherchent une sixième, l'océan Indien, dont nombre d'États riverains sont pris dans des conflits. Le Pakistan, qui a attaqué chacun de ses voisins jusqu'à bombarder Kaboul en mars, en offre l'illustration la plus brutale : après l'humiliation de son armée en 1971, il a basculé vers la « guerre des mille coupures » d'un terrorisme barbare.

Face à cet arc régional, l'Inde a tourné la page d'une doctrine héritée du XIXᵉ siècle britannique, la « masterly inactivity », l'art de ne rien faire avec maîtrise. Depuis une décennie, elle a adopté une défense avancée et dynamique, recalibrant ses moyens aériens et maritimes à l'horizon 2050. Ses frontières de sécurité s'étendent désormais de la mer Rouge, où sa marine est en opération, au détroit de Malacca.

Or l'Inde n'est pas que la plaine adossée à l'Himalaya : elle est aussi une terre au nord de l'océan. La France, puissance méditerranéenne, dispose pour sa part d'un vaste domaine dans le Pacifique. C'est dans cette double évidence maritime que prend son sens le trilogue noué en mai à Abou Dabi entre l'Inde, la France et les Émirats arabes unis : il dessine un axe entre Méditerranée, Golfe et Indo-Pacifique. À l'aune de la terre, ces trois nations paraissent distantes ; à l'aune de la mer, elles sont voisines.

D'autant que la nature même de la guerre a changé : des guerres mondiales du XXᵉ siècle, nous sommes passés aux guerres dans le monde entier ; de la guerre continue, à la guerre continuelle. Toute guerre étant exposée à la loi des conséquences imprévues, l'Amérique a engagé celle contre l'Iran avec un jeu d'objectifs et la prolonge avec un autre. Chaque point stratégique entre Europe et Asie est éclairé d'un foyer prêt à devenir brasier : Crimée, Caucase, Levant, Yémen, Corne de l'Afrique, Asie du Sud. Courants et contre-courants peuvent porter le conflit jusqu'au détroit de Malacca, par où transite plus du tiers du commerce mondial, à l'heure où la Chine s'est fixé une échéance pour la réunification avec Taïwan. Alors qu’un arsenal nucléaire veille en Corée.

Dans ce paysage, l'Inde et la France, qui croient en la raison conjuguée à la force, doivent fixer le cap d'un monde apaisé.

M.J. Akbar