Pologne - Ukraine: une alliance ambiguë
/Les tensions actuelles entre l’Ukraine et la Pologne se concentrent sur la décision de Volodymyr Zelensky de donner à une unité militaire ukrainienne le nom de « Héros de l’UPA », organisation nationaliste ukrainienne de la Seconde Guerre mondiale tenue en Pologne pour responsable de massacres de civils polonais. Cette décision a été reçue à Varsovie comme une provocation mémorielle, d’autant plus que la Pologne considère ces massacres comme un génocide. La crise a pris une forme symbolique forte avec le retrait par le président polonais Karol Nawrocki de l’Ordre de l’Aigle blanc, plus haute distinction polonaise, qui avait été remis à Volodymyr Zelensky en 2023. En réponse, Zelensky a renvoyé la décoration à la Pologne, en affirmant qu’elle avait été reçue comme une distinction destinée au peuple ukrainien et à son armée. Plusieurs hauts responsables ukrainiens ont également annoncé le retour ou l’abandon de distinctions polonaises, transformant le différend historique en véritable crise protocolaire.
Afin de mieux comprendre l’opposition actuelle entre deux alliés dans la lutte contre la Russie, Gaël-Georges Moullec nous propose une note sur le nationalisme ukrainien.
Aux sources du nationalisme ukrainien : hier et aujourd’hui.
Le nationalisme ukrainien ne naît pas avec la guerre actuelle. En réalité, il plonge dans une histoire longue, faite de rivalités impériales, de frontières mouvantes, de concurrence avec la Russie et de conflit mémoriel avec la Pologne. Son enjeu central demeure le même : construire une identité ukrainienne distincte, autonome, et souvent définie en opposition a ses voisins. C’est pourquoi cette question reste explosive encore aujourd’hui au moment où le président polonais retire à Zelensky la plus haute décoration du pays. La Pologne soutient militairement et diplomatiquement l’Ukraine face à Moscou, mais elle n’a pas oublié les groupes nationalistes de l’OUN, l’UPA, la 14ème division SS « Galicie» ou des meneurs tels Bandera et Choukhevytch. Enfin, les massacres de Volhynie ou plus de 200.000 polonais sont exécutés entre 1943 et 1944 restent d’une actualité brulante.
Les racines intellectuelles de ce nationalisme remontent au XIXᵉ siècle. Une partie des penseurs ukrainiens cherche alors à séparer l’histoire ukrainienne de l’histoire russe. La Rous’ de Kiev devient un point d’ancrage majeur : elle permet de présenter l’Ukraine non comme une périphérie de la Russie, mais comme l’héritière d’une tradition politique plus ancienne. Peu à peu se met en place un récit bringuebalant mais utile : l’Ukraine serait européenne, communautaire, cosaque et attachée à la liberté ; la Russie serait impériale, autocratique et orientale. Cette grille de lecture donne au nationalisme ukrainien une dimension antirusse durable.
La Galicie joue ensuite un rôle décisif. Ancien territoire polonais, puis austro-hongrois, elle devient le laboratoire du nationalisme ukrainien moderne. Dans cet espace, les autorités autrichiennes encouragent une identité ukrainienne distincte de la Russie afin de contenir les tendances russophiles. Ce choix transforme une revendication culturelle en projet politique. La Galicie devient ainsi le foyer d’un nationalisme plus organisé, plus militant, plus hostile à Moscou, mais aussi profondément marqué par la rivalité avec la Pologne.
Cette rivalité se durcit dans l’entre-deux-guerres. La Galicie orientale et la Volhynie passent sous autorité polonaise. Pour les nationalistes ukrainiens radicaux, la Pologne devient une puissance occupante. L’Organisation militaire ukrainienne, puis l’Organisation des nationalistes ukrainiens, adoptent alors les méthodes de la clandestinité, du sabotage et de l’attentat. L’assassinat du ministre polonais de l’Intérieur Bronisław Pieracki en 1934 illustre cette stratégie de violence politique. Le nationalisme ukrainien cesse d’être seulement une revendication d’existence nationale : il devient une doctrine de combat.
Cette radicalisation repose sur une idéologie autoritaire. Sous l’influence du nationalisme intégral, la nation ukrainienne est pensée comme un corps menacé, devant être guidé par une minorité disciplinée et violente. Le compromis est rejeté. L’ennemi est désigné. Les Russes, les Polonais et les Juifs sont régulièrement présentés comme des obstacles à l’émancipation ukrainienne. C’est dans ce cadre que s’explique la collaboration d’une partie du nationalisme ukrainien avec l’Allemagne nazie, perçue comme un allié tactique contre l’URSS et contre l’ordre polonais.
La Seconde Guerre mondiale est le moment le plus lourd de conséquences. Les formations nationalistes ukrainiennes coopèrent avec les structures allemandes, notamment à travers les bataillons Nachtigall et Roland, constitués avec l’appui de l’Abwehr. L’entrée à Lvov en 1941 et la proclamation d’un État ukrainien allié à l’Allemagne hitlérienne montrent l’espoir d’obtenir l’indépendance grâce au Reich. Cet espoir se brise vite contre la logique coloniale nazie, qui ne cherche pas une Ukraine souveraine mais un territoire à exploiter. Mais cette désillusion n’efface pas la collaboration politique, militaire et policière d’une partie des nationalistes ukrainiens avec l’appareil allemand.
Cette collaboration prend plusieurs formes : unités auxiliaires, milices, police, lutte contre les partisans soviétiques, participation à la surveillance des territoires occupés. Elle s’accompagne de violences contre les Juifs, les communistes, les Russes soviétiques et les Polonais. La division SS « Galicie », créée en 1943 et composée principalement de volontaires ukrainiens de Galicie, reste l’un des symboles les plus sensibles de cette histoire. Elle inscrit une partie de l’engagement nationaliste ukrainien dans l’appareil militaire du IIIᵉ Reich.
Le point le plus explosif demeure toutefois Volhynie. En 1943-1944, l’UPA mène des opérations contre les populations civiles polonaises afin d’éliminer la présence polonaise de territoires revendiqués comme ukrainiens. Selon l’estimation polonaise, environ 800 villages et hameaux polonais sont attaqués en juillet et août 1943, et près de 200 000 Polonais auraient été tués. Ce chiffre, élevé et discuté dans l’historiographie, exprime néanmoins l’ampleur du traumatisme polonais. Pour Varsovie, les massacres de Volhynie constituent un crime de masse, souvent qualifié de génocide. Pour une partie du récit ukrainien, l’UPA reste au contraire associée à la lutte pour l’indépendance. C’est cette contradiction qui rend la mémoire ingérable.
Après 1945, le nationalisme ukrainien ne disparaît pas. Des groupes liés à l’UPA poursuivent la lutte contre le pouvoir soviétique jusque dans les années 1950. Une partie des cadres nationalistes se replie ensuite vers l’Europe occidentale, les États-Unis et le Canada. La diaspora conserve et transmet une mémoire anticommuniste, centrée sur l’OUN, l’UPA et la lutte contre Moscou. Après 1991 cette mémoire revient en masse, Ukraine indépendante prenant une place importante dans le débat politique et mémoriel en entrant en concurrence avec le récit soviétique de la Grande Guerre patriotique.
Depuis 2014, cette réactivation mémorielle a pris une dimension institutionnelle. Les lois de décommunisations adoptées en 2015 ont reconnu plusieurs organisations, dont l’OUN et l’UPA, comme « combattants pour l’indépendance de l’Ukraine au XXᵉ siècle ». Elles ont aussi favorisé le changement massif de noms de rues, la suppression des symboles soviétiques et la promotion d’un récit national centré sur la résistance à Moscou. Le problème est là : cette politique ne revendique pas explicitement l’héritage nazi, mais elle intègre dans le panthéon national des figures dont l’histoire comprend la collaboration avec le IIIᵉ Reich et des violences de masse.
Cette héroïsation se voit dans l’espace public. Des monuments, plaques, rues et cérémonies honorent les noms de Bandera, Choukhevytch, Konovalets ou le sigle UPA, surtout dans l’Ouest ukrainien. Les commémorations locales, parfois soutenues par des autorités municipales ou régionales, montrent que cette mémoire ne relève pas seulement de groupes marginaux : elle s’inscrit dans une politique symbolique plus large.
Pour Kiev, ces figures incarnent la lutte contre Moscou. Pour Varsovie, elles restent liées à l’extermination de civils polonais. Le désaccord ne porte donc pas seulement sur le passé, mais sur le choix des héros. La reprise des exhumations de victimes polonaises en Ukraine, amorcée après des années de blocage, montre que le dialogue reste possible, mais aussi que la plaie demeure ouverte.
Le paradoxe est donc brutal. Alors que la Pologne est aujourd’hui l’un des plus solides soutiens de l’Ukraine face à la Russie, elle refuse toutefois que la solidarité stratégique lui impose l’oubli historique. Si l’Ukraine cherche des symboles de vigueur nationale dans la Seconde Guerre mondiale; la Pologne exige non seulement la reconnaissance des victimes de Volhynie, mais l’arrêt de toute héroïsation des criminels nationalistes.
Le nationalisme ukrainien apparaît ainsi comme une réalité complexe : né d’une aspiration à l’émancipation, il s’est aussi construit dans la haine de l’ennemi, la radicalisation galicienne, la collaboration avec l’Allemagne nazie et la violence antipolonaise. Son héritage contemporain ne peut être traité par l’effacement ou l’héroïsation sélective. La réconciliation ukraino-polonaise exigera plus qu’une simple alliance contre Moscou : elle supposera une clarification sur l’OUN, l’UPA, Bandera, Choukhevytch, la division SS « Galicie » et les massacres de Volhynie.
• Source : Gaël-Georges Moullec, Ukraine – La fin des illusions, Paris, SPM, 2022, 270p.