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Interview exclusive de l'historien Bernard Lugan

SDBR News : En février 2016* vous nous disiez, en parlant du Mali, que les trafiquants étaient en train de reprendre l’ascendant sur les islamistes dans le nord. La situation aujourd’hui est-elle la même ?

Bernard Lugan **: Dans la région de Kidal, sur le front nord, celui des Touareg, la situation est actuellement calme. Iyad Agh Ghali semble avoir repris le contrôle des Ifora et il est devenu un partenaire incontournable pour Bamako. L’Algérie qui ne veut pas d’un embrasement à sa frontière le soutient. Les trafics qui font vivre la région ont repris.

 * ITW février 2016 : https://www.sdbrnews.com/sdbr-news-blog-fr/2019/4/9/lettre-sdbr-mars-2010-rg6ad-2herx-r3lep-6gy5c?rq=lettre%20sdbr%202016

SDBR News : Vous nous disiez aussi que les wahhabites avaient gagné le combat intellectuel à Bamako…Est-ce toujours le cas ?

Bernard Lugan : Les Wahhabites ont effectivement gagné le combat culturel, mais ils ne sont pas pour la partition du Mali et sa fusion dans un califat transnationale. Leur position est différente de celle de l’EIGS (Etat islamique dans le Grand Sahara).

SDBR News : Olivier Hanne nous déclarait récemment dans les colonnes de SDBR News que « le bilan de Barkhane et des opérations spéciales dites «Sabre» est exceptionnel ». Partagez-vous cette analyse ?

Bernard Lugan : Oui, les résultats obtenus sont exceptionnels, mais je laisse à d’autres le soin d’en dire éventuellement plus.

SDBR News : Pour autant, la zone des 3 frontières (Mali, Burkina-Faso, Niger) semble toujours être un sanctuaire pour les groupes terroristes non ?

Bernard Lugan : Il faut bien  voir que nous sommes en présence de trois guerres qui ont des causes, des acteurs et des buts différents.

  • La première, celle qui a tout déclenché fin 2011-début 2012 est la guerre des Touareg, primitivement menée par le MNLA (Mouvement national de libération de l’Azawad) dont le but était l’indépendance de l’Azawad, la « terre touareg ». Mais les chefs du MNLA furent dépassés par un autre Touareg, vétéran des insurrections touareg, Iyad ag Ghali, un Ifora, tribu qui fournissait l’essentiel des troupes du MNLA, et dont l’objectif  n’était pas la partition du Mali. Avec lui nous sommes en présence d’un ethno-jihadisme. Sur ce front, où le  problème n’est pas d’abord celui de l’islamisme, mais celui de l’irrédentisme touareg, les rapports de force locaux ont changé. En effet, ses « émirs » algériens  ayant été tués les-uns après les autres par Barkhane, Al-Qaïda-Aqmi n’est donc plus localement dirigée par des étrangers, mais par le Touareg Iyad ag Ghali. Aqmi a nommé au début du mois de février 2021 un successeur à Abdelmalek Droukdel tué au mois de juin 2021 par Barkhane, en la personne d’un autre Algérien, Abou Oubéida Youssef. La question qui va donc se poser sera de savoir si Iyad ag Ghali obéira à ce dernier dont la stratégie offensive ne pourra que déplaire à Alger, ou bien s’il mènera sa propre politique régionale puisque le nord du Mali est désormais sous son contrôle.

  • Au centre et au sud du Mali, c’est la résurgence de conflits antérieurs à la période coloniale qui a fait entrer des querelles paysannes amplifiées par la surpopulation et par la péjoration climatique, dans le champ du jihad régional. En effet, dans le Mali central et dans le nord du Burkina Faso, les massacres de Peul par des Dogon et de Dogon par des Peul découlent d’abord de conflits datant de la fin du XVIII° siècle et de la première moitié du XIX° siècle, quand la région fut conquise par des éleveurs Peul dont l’impérialisme s’abritait derrière le paravent du jihad. Partout les sédentaires furent razziés pour être réduits en esclavage.

    Au Mali, les principales victimes furent les Bambara et les Dogon. Au Burkina Faso, dans le Gourma, la constitution de l’émirat peul du Liptako se fit par l’ethnocide des Gourmantché et des Kurumba. Les actuels affrontements, notamment ceux opposant Peul et Dogon, tirent directement leur origine de ces épisodes  totalement présents dans la mémoire locale. Au mois de janvier 2015, un Peul du Macina, Amadou Koufa, de son vrai nom Amadou Diallo, créa le FLM (Front de libération du Macina), connu localement sous le nom de Katiba Macina.

  • Dans la région des « Trois frontières » - entre le Niger, le Mali  et le Burkina Faso - l’alchimie ethnique, avec son mille-feuille de revendications contradictoires, offre un terrain favorable à DAECH à travers l’EIGS.

SDBR News : Que voulez dire ?

Bernard Lugan : Depuis les années 2018-2019, l’intrusion de DAECH à travers l’EIGS, a entraîné un conflit ouvert entre l’EIGS et les groupes ethno-islamistes se réclamant de la mouvance Al-Qaïda, l’EIGS accusant leurs chefs de privilégier l’ethnie aux dépens du califat. Une accusation aujourd’hui renforcée par celle de collusion avec Bamako. Les principales faiblesses de l’EIGS tiennent au fossé séparant sa direction allogène de ses troupes authigènes et aux contradictions entre les revendications de ses diverses composantes ethniques, tribales et claniques.

SDBR News : Les médias français et certains politiques poussent au retrait de la France de la BSS. Qu’en pensez-vous ?

Bernard Lugan : Le retrait serait une considérable erreur politique.

SDBR News : Vous avez été auditionné le 02/03/2021 par la Commission de la Défense nationale et des forces armées de l’Assemblée Nationale au sujet de la situation dans la BSS et de la force Barkhane. Que leur avez-vous dit et recommandé ?

Bernard Lugan : Je leur ai dit que selon mon hypothèse, en dépit d’actions violentes et meurtrières, le jihadisme stagne. Cependant, le non règlement des grandes questions ethno-politiques lui permet de maintenir des foyers d’infection qui pourraient lui permettre de déclencher une septicémie sahélienne. Mais, pour le moment, le conflit n’a pas « coagulé ». Les jihadistes sahéliens se trouvent en effet  face à une grande contradiction. Leur islam, qui se veut universel, n’a en effet pas réussi, à ce jour, à transcender les ethnies. Tout au contraire puisque, face à l’échec de leur projet universaliste, ils ont été contraints de prendre appui sur elles. Le jihad, qui a pour but la fondation d’un califat trans-ethnique, bute en effet sur la réalité ethnique, les énormes fossés séparant les protagonistes ayant, jusqu’à présent du moins, empêché l’engerbage. Résultat, le jihadisme se trouve pris au piège des rivalités ethno-centrées qui constituent la vraie réalité sociologique régionale.

Je leur ai également dit que, selon moi, non seulement Barkhane ne devait pas être retiré, mais qu’il fallait en plus des unités tournantes, recréer des unités de permanence ainsi que de véritables unités mixtes franco-africaines.

SDBR News : Vous avez publié récemment un livre intitulé « Les Guerres du Sahel des origines à nos jours ». Pourquoi ce livre ?

Bernard Lugan : Le Sahel est un rift ethno-racial le long duquel vivent des sédentaires sudistes et des nomades nordistes en rivalité territoriale depuis la nuit des temps. La colonisation libéra les premiers de la prédation des seconds, puis elle rassembla les uns et les autres à l’intérieur de limites administratives devenues frontières d’États lors des indépendances. L’ethno-mathématique y donna le pouvoir aux sudistes car ils étaient électoralement plus nombreux que les nordistes. Ce fut alors la revanche de la houe sur la lance. Mais, au Mali, au Niger et au Tchad, comme ils refusaient de devoir obéir aux fonctionnaires sudistes, les nordistes se soulevèrent. Ce furent les conflits sahéliens qui s’étendirent de la décennie 1960 jusqu’aux années 2000.

Sur ce terreau fertile prospérèrent ensuite les trafiquants (35% de la cocaïne sud-américaine à destination de l’Europe transiterait par le Sahel), ainsi que les modernes marchands d’esclaves qui déversent leurs cargaisons humaines en Europe. Enfin, à partir des années 2000, les islamo-jihadistes chassés d’Algérie s’immiscèrent avec opportunisme dans le jeu politique local, y provoquant la surinfection de la plaie ethno-raciale matrice des actuels conflits.

Illustré de plus de 60 cartes en couleur, construit sur la longue durée historique et ancré sur la géographie, ce livre donne les clés de compréhension de cette conflictualité sahélienne dont les conséquences se font sentir jusqu’en Europe. Pour nos Armées, il constitue le manuel indispensable avant toute projection sur le terrain. Il est publié à compte d’auteur et disponible sur le Blog L’Afrique Réelle :

https://bernardlugan.blogspot.com/2019/04/nouveau-livre-de-bernard-lugan-les.html

**Bernard Lugan est historien et universitaire. Il a été professeur à l’Ecole de Guerre et à l’ESM de Saint-Cyr Coëtquidan, conférencier à l’IHEDN et au CHEM. Il a créé et il dirige la revue par internet l’Afrique Réelle. Il est l’auteur de nombreux ouvrages disponibles sur son Blog.

Le Blog de Bernard Lugan : https://bernardlugan.blogspot.com

Crédits photos: L’Afrique Réelle