Security Defense Business Review

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Interview de Jacques HOGARD Président du Groupe E.P.E.E.

Parue dans la lettre “SECURITY DEFENSE Business Review” N°218 du 25/06/2019

SDBR : Voilà près de 15 ans que vous avez fondé EPEE**. Comment jugez-vous cette aventure ?

Jacques Hogard : C’est en effet une véritable aventure que celle qui consiste à passer du monde militaire au monde de l’entreprise et des affaires ! En ce qui me concerne, cette aventure n’a, certes, pas toujours été facile, mais elle a été et est toujours passionnante ! Il est certain qu’être son propre patron et se lancer sans regarder en arrière dans l’entreprenariat, avec tout à inventer, à bâtir, à développer est exaltant. Le faire en cohérence avec sa vie antérieure, dans la continuité avec les objectifs et les valeurs qui sont celles du métier de Soldat, la rend encore plus motivante. Avec mon associé et ami Patrick Vaugien, nous avons bien évidemment fait évoluer EPEE au fil du temps, pour nous efforcer  de mieux correspondre aux contraintes du marché et aux attentes de nos clients. C’est ainsi que nous avons scindé la maison en deux entités : EPEE consacrée à l’intelligence stratégique, à la gestion de crise et à la diplomatie d’entreprise ; et parallèlement, ESEI dédiée au conseil et accompagnement en sûreté des entreprises à l’international. C’est notre positionnement depuis 2011.

SDBR: Comment définiriez-vous la diplomatie d’entreprise ?

Jacques Hogard: Il existe déjà plusieurs définitions de la diplomatie d’entreprise. Celle dans laquelle je retrouve mes propres convictions nous est proposée par Béatrice Collin, co-directrice de l'Institut Européen et International et professeur à l’ESCP : « La diplomatie d'entreprise consiste à développer la capacité politique, relationnelle et sociale de l’entreprise afin qu’elle puisse interagir positivement et co-construire avec l’ensemble des parties prenantes des pays ou régions dans lesquels elle s’implante ; l’objectif est d’assurer pérennité et performance économique à long terme. Sur le plan conceptuel, cette forme de diplomatie est un domaine émergent qui croise deux champs a priori distincts : les Relations Internationales, la géopolitique, l’analyse sociale et sociétale avec la vision stratégique de l’entreprise et son management. »

Mais j’aime aussi la définition de Jean Meier (Co-fondateur et Managing Partner de Strategic Expansion Solutions, professeur à l’université de Pennsylvanie), qui me parait aussi tout à fait pertinente : « La diplomatie d’entreprise est la capacité à développer des intérêts commerciaux par la création d'alliances d'importance stratégique avec des personnalités clés externes (gouvernements, des analystes, des médias, des ONG, des groupes d'intérêts et des parties prenantes) permettant ainsi de mettre en œuvre efficacement et accomplir les objectifs de l'entreprise

SDBR: Quel est le métier d’ESEI ? Dans quel pays est-elle en action ?

Jacques Hogard : ESEI n’est pas une « filiale » comme nous l’avions d’abord envisagé, mais une Business Unit à part entière. Son métier, c’est la sûreté à l’international. Son organisation, ses structures, ses objectifs, sa communication et ses résultats lui sont propres mais elle appartient intégralement à EPEE. Ses activités à l’international sont classiques : analyse politico-sécuritaire, conseil et ingénierie de sûreté, évaluation, audit, accompagnement des directions générales à l’étranger, interface avec les gouvernements, les forces de défense et sécurité, les compagnies locales de sûreté/sécurité, etc. ESEI est principalement active en Afrique francophone, notamment au Sahel (nous disposons d’une filiale locale au Niger : ESEI/Niger), mais aussi en Côte d’Ivoire, au Maghreb, en Mauritanie…etc. De plus, nous avons été amenés à conduire des missions de conseil et d’accompagnement en sûreté au Moyen-Orient (Irak) et outre Atlantique (en Colombie et au Mexique en particulier).

SDBR : Quelles sont les valeurs de votre groupe ?

Jacques Hogard : Ces valeurs n’ont pas changé, elles sont très importantes aux yeux des anciens officiers d’active que nous sommes, Patrick Vaugien et moi. On peut citer le professionnalisme, la défense et la promotion des intérêts français, le respect de nos clients, mais aussi celui des environnements humains et physiques dans lesquels nous opérons. Notre Comité d’Ethique, présidé par François Guillaume, ancien ministre de l’agriculture, qui fut le président emblématique de la FNSEA, avec lequel nous sommes en dialogue permanent, est la garantie en interne comme en externe du respect de ces valeurs.

SDBR : Quel regard portez-vous sur le microcosme des entreprises françaises de votre secteur ? Pensez-vous comme d’autres qu’il faudrait une consolidation ?

Jacques Hogard : En ce qui concerne le secteur de sureté et d’intelligence économique, cette consolidation semble commencée à travers les opérations de fusions et d’acquisitions en cours. Elle est née pour faire émerger un « grand » Français, afin de défendre les intérêts nationaux dans la compétition internationale, sévère et loin d’être gagnée. En même temps, l’esprit français, fait d’ingéniosité et de liberté, insinue qu’il faudra toujours des orfèvres dans les secteurs les plus sensibles : comme par exemple, la diplomatie d’entreprise. Cela ne veut pas dire qu’il n’y ait pas de rapprochement à envisager mais, pour des raisons de responsabilité d’abord,  la liberté d’action des décideurs me parait essentielle. Je n’ai évidemment aucun « conseil » à donner à nos concurrents, sauf celui de réfléchir chaque fois que possible à la mutualisation des expertises et des compétences sur des projets d’envergure à l’international, où les intérêts français sont en jeu. Cela suppose qu’au préalable on se connaisse bien et que la confiance soit présente, de manière indubitable. C’est ce que nous commençons à faire par exemple au sein de l’association AME-France (www.ame-france.com) constituée d’anciens militaires partageant les mêmes valeurs morales et comportementales, en mesure de se soutenir et, par exemple, de se constituer en GIE pour décrocher des marchés.

SDBR : Votre passé militaire vous a amené à bien connaître certains pays orthodoxes. Au regard de certaines de vos expériences, diriez-vous que nous méconnaissons les valeurs des pays de culture orthodoxe ?

Jacques Hogard : Oui bien sûr, nous autres, Européens de l’Ouest, avons tendance à ignorer, voire à considérer avec condescendance parfois, les valeurs retrouvées des pays de culture orthodoxe. Nous avons tort ! Il y a aujourd’hui à l’évidence de grandes différences entre l’Europe de l’Ouest et celle de l’Est. Outre bien sûr les différences en matière de développement économique et social, elles s’expliquent aussi par les évolutions historiques, culturelles et civilisationnelles. A partir de la fin des années 80, à l’Est, on s’est fort heureusement débarrassé du communisme et de ses oripeaux. On a retrouvé dans le même temps, avec la liberté, le sens des valeurs traditionnelles, de la famille, le sens de l’autre, la culture nationale et bien sûr la spiritualité : le renouveau de l’orthodoxie en est une manifestation évidente. A l’Ouest, au contraire, s’est développée dans le même temps une remise en cause des valeurs traditionnelles, et se sont largement répandus le matérialisme, le consumérisme, l’individualisme, le goût du profit et l’oubli du Bien commun. Bien sûr, nous avons cependant toujours en commun notre civilisation fortement marquée par l’héritage grec et romain, enrichi de la tradition judéo-chrétienne. C’est un moyen important de bien se comprendre, à condition que nous voulions nous en souvenir !  Par ailleurs, il est évident que les intérêts de l’Europe de l’Ouest et de l’Europe de l’Est, face aux graves menaces communes, de toutes natures, qui émergent de partout, se conjuguent, tant au plan stratégique, diplomatique qu’économique et culturel. Nous appartenons au même continent et « l’Europe de l’Atlantique à l’Oural », si elle reste à bâtir, n’est pourtant pas une chimère ! Comprendre qui sont nos interlocuteurs, leur culture, leur identité et leur mode de fonctionnement est fondamental, mais c’est le bon sens et le pragmatisme qui au bout du compte doivent s’imposer. Nous avons besoin des pays de culture orthodoxe comme ils ont besoin de nous.

SDBR: Vous intervenez souvent en Russie. Les entreprises françaises sont souvent ignorantes de ce grand marché. Que leur conseilleriez-vous ?

Jacques Hogard : J’avais donné, il y a presque une dizaine d’années, une contribution au magazine de la Fédération Française du Bâtiment, expliquant pourquoi il fallait que les entrepreneurs français aillent en Russie. Ces raisons sont toujours valables et même davantage encore aujourd’hui. La Russie est un pays européen, tout au moins par l’essentiel de son territoire, par sa culture et par son histoire, qui connaît une exceptionnelle stabilité politique depuis 20 ans, et où la corruption a beaucoup reculé. Le pays reste plutôt francophile, malgré la russophobie à la mode en France, et sa culture nous est proche. C’est un marché sans limites et ouvert, où les besoins sont immenses. Il est donc essentiel d’y aller. Mais pas n’importe comment ! En Russie tout particulièrement, la démarche de la diplomatie d’entreprise, dont j’ai rappelé l’importance au début de notre entretien, prend tout son sens !

*Ancien colonel de l’armée de terre où il a servi durant 26 ans, comme officier parachutiste à la Légion étrangère puis aux Opérations spéciales, il a participé en tant que tel à de nombreuses missions extérieures en Afrique et dans les Balkans. Jacques Hogard est officier de la Légion d’honneur et titulaire de l’Ordre de Saint Sava (Serbie).

** http://www.epee.fr